- Pressé de partir, petit ? lui lança l'ami de son maître.
Le garçon se retourna sur sa selle et, submergé un instant par la colère, le sentiment d'injustice et le dégoût que lui inspirait ce traître, répliqua :
- Nous allons sauver des gens, nous.
Puis il sortit vite de l'écurie, pendant qu'Hagnor bredouillait, interloqué, des excuses pour l'impolitesse de son valet, disait un dernier adieu et partait à son tour.
Dès qu'ils se furent suffisamment éloignés à travers les rues de Iouros, Mélito poussa son mulet à rattraper le cheval d'Hagnor, qui chevauchait en tête de leur petit cortège.
- Maître ! Il faut que je vous parle ! s'écria-t-il.
Mais l'aventurier ne lui accorda pas un regard, et pressa le pas de sa monture. Le garçon l'appela encore, mais il ne reçut en retour qu'un regard glacial, qui lui imposa aussitôt le silence. Catastrophé, Mélito ralentit instinctivement son mulet, et regarda son maître s'éloigner, le dos tourné. Hagnor ne voulait pas l'écouter. Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, il n'aboutirait à rien. Il ne pouvait rien faire. Des goules allaient attaquer des innocents et Mélito ne pouvait rien faire.
- J't'avais dit qu'il t'écouterait pas, lui glissa Xam en arrivant à sa hauteur. En plus, t'as mal parlé à son ami, et ça n'arrange rien. Allez, suis la marche, et essaie de te faire oublier.
Elle ne semblait pas comprendre le drame qui allait se dérouler. Comment cette fille pouvait-elle être aussi insensible ? Il y avait quoi verser des larmes de rage. Mais Mélito ne pleura pas, et sombra dans une sorte d'inertie amère, suivant docilement la marche sans parler ni bouger.
Hagnor et ses serviteurs sortirent de la ville au pas - l'affluence des rues ne leur permettait pas d'aller plus vite - puis accélérèrent. L'aventurier refusait toujours de parler à son jeune employé ; celui-ci continuait à se morfondre ; aussi était-ce Xam qui meublait le silence, en bavardant continuellement de tout et de rien, sans noter le fait que personne ne l'écoutait.
Le paysage était beaucoup plus accidenté que dans le Domaine des Défricheurs ; les pentes étaient abruptes, les routes tortueuses, et ça et là la roche affleurait sous l'herbe. C'était le territoire que Parales et Hemgos nommaient, dans leurs langues respectives, les Presque Monts : en effet, ces collines qui s'étendaient sur des kilomètres étaient raides comme des montagnes, sans en avoir la hauteur. Hagnor voulait aller vite, pour rattraper un peu des huit jours d'avance qu'avait la Mage Yaël-Qin, et forçait l'allure. Mais comme le chemin ne cessait de monter et descendre, les deux chevaux et le mulet peinaient à maintenir le rythme imposé par leurs maîtres. Cela dit, malgré toutes les lenteurs, les pentes, les roches sur lesquelles risquaient de trébucher les chevaux, le paysage défilait. On aurait dit que la volonté d'Hagnor suffisait à vaincre le temps et l'espace.
