8-2

8-2
Le garçon fit alors tout ce qu'il put pour presser le mouvement. Il prêta main-forte aux palefreniers pour seller et bâter les chevaux, il rassembla rapidement ses affaires et amena son mulet le plus près possible de la sortie. Enfin, quand tout fut fin prêt, Hagnor fit ses adieux à Keranim et monta en selle. Mélito l'imita aussitôt.
- Pressé de partir, petit ? lui lança l'ami de son maître.
Le garçon se retourna sur sa selle et, submergé un instant par la colère, le sentiment d'injustice et le dégoût que lui inspirait ce traître, répliqua :
- Nous allons sauver des gens, nous.
Puis il sortit vite de l'écurie, pendant qu'Hagnor bredouillait, interloqué, des excuses pour l'impolitesse de son valet, disait un dernier adieu et partait à son tour.
Dès qu'ils se furent suffisamment éloignés à travers les rues de Iouros, Mélito poussa son mulet à rattraper le cheval d'Hagnor, qui chevauchait en tête de leur petit cortège.
- Maître ! Il faut que je vous parle ! s'écria-t-il.
Mais l'aventurier ne lui accorda pas un regard, et pressa le pas de sa monture. Le garçon l'appela encore, mais il ne reçut en retour qu'un regard glacial, qui lui imposa aussitôt le silence. Catastrophé, Mélito ralentit instinctivement son mulet, et regarda son maître s'éloigner, le dos tourné. Hagnor ne voulait pas l'écouter. Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, il n'aboutirait à rien. Il ne pouvait rien faire. Des goules allaient attaquer des innocents et Mélito ne pouvait rien faire.
- J't'avais dit qu'il t'écouterait pas, lui glissa Xam en arrivant à sa hauteur. En plus, t'as mal parlé à son ami, et ça n'arrange rien. Allez, suis la marche, et essaie de te faire oublier.
Elle ne semblait pas comprendre le drame qui allait se dérouler. Comment cette fille pouvait-elle être aussi insensible ? Il y avait quoi verser des larmes de rage. Mais Mélito ne pleura pas, et sombra dans une sorte d'inertie amère, suivant docilement la marche sans parler ni bouger.
Hagnor et ses serviteurs sortirent de la ville au pas - l'affluence des rues ne leur permettait pas d'aller plus vite - puis accélérèrent. L'aventurier refusait toujours de parler à son jeune employé ; celui-ci continuait à se morfondre ; aussi était-ce Xam qui meublait le silence, en bavardant continuellement de tout et de rien, sans noter le fait que personne ne l'écoutait.
Le paysage était beaucoup plus accidenté que dans le Domaine des Défricheurs ; les pentes étaient abruptes, les routes tortueuses, et ça et là la roche affleurait sous l'herbe. C'était le territoire que Parales et Hemgos nommaient, dans leurs langues respectives, les Presque Monts : en effet, ces collines qui s'étendaient sur des kilomètres étaient raides comme des montagnes, sans en avoir la hauteur. Hagnor voulait aller vite, pour rattraper un peu des huit jours d'avance qu'avait la Mage Yaël-Qin, et forçait l'allure. Mais comme le chemin ne cessait de monter et descendre, les deux chevaux et le mulet peinaient à maintenir le rythme imposé par leurs maîtres. Cela dit, malgré toutes les lenteurs, les pentes, les roches sur lesquelles risquaient de trébucher les chevaux, le paysage défilait. On aurait dit que la volonté d'Hagnor suffisait à vaincre le temps et l'espace.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le jeudi 11 septembre 2008 10:04

Modifié le mercredi 19 août 2009 04:54

8-3

Il fallut tout de même s'arrêter. A la mi-journée, les chevaux, fourbus, refusèrent de faire un pas de plus. Hagnor arrêta alors sa monture, qui ahanait douloureusement, ruisselante de sueur, au sommet d'une pente escarpée que dévalait un petit torrent. Les trois voyageurs mirent pied à terre : l'aventurier laissa les bêtes s'abreuver et alla s'asseoir à l'écart. Il fixait, sombre, l'horizon, comme s'il maudissait le ciel de lui imposer cette halte.
Mélito y vit une occasion inespérée, et sortit de son inertie amère ; peut-être que s'il lui parlait maintenant, Hagnor l'écouterait. Et peut-être même pourrait-il faire quelque chose pour empêcher les goules d'attaquer les Parales. D'ailleurs, même si on n'y pouvait plus rien, il fallait que Mélito parle. Il ressentait le besoin de faire éclater la vérité, de dénoncer le crime de Keranim, d'éclairer son maître sur ce traître.
Le garçon se précipita vers Hagnor et s'exclama, d'un ton presque implorant :
- Maître, il faut que je vous parle !
- Par les yeux du Dieu Rouge, éclata le Demgari avec fureur, qu'est-ce qui t'a pris ? Tu parles sur ce ton à quelqu'un qui t'héberge, toi ? Tu crois que tu as le droit de traiter un de mes amis de cette façon ?
- C'est que, s'expliqua précipitamment Mélito, votre ami, c'est un assassin !
- Qu'est-ce que tu racontes ? s'écria Hagnor.
L'adolescent raconta tout : les voix entendues la veille, dans la nuit, cette conversation entre un rebelle hemgo et un serviteur de Keranim, le Guide d'Orient et sa suite, même sa famille, qui couraient le pire de tous les dangers, les goules, les goules qu'on allait lâcher sur ces gens ! Mélito se perdait en détails, s'emmêlait dans son récit, insistait sur l'urgence, le danger, et son indignation. Il traita à plusieurs reprises Keranim d'assassin et de traître, ce qui, à chaque fois, faisait se froncer les sourcils du maître. Enfin le garçon se tut, et leva les yeux vers Hagnor, attendant sa réaction.
L'aventurier paraissait comprendre, mais il se contenta de rajuster son béret, l'air grave, et de décréter :
- De toute façon, je ne peux rien y faire.
- Je sais, j'aurais dû vous prévenir plus tôt, s'excusa Mélito, mais ce matin vous vouliez pas m'écouter, et hier, je voulais venir dans votre chambre vous prévenir, mais Xam m'en a empêché, elle m'a même...
- Elle a très bien fait.
Le ton calme d'Hagnor coupa brusquement Mélito dans son élan. Encore une fois, il ne comprenait pas.
- Je n'aurais pas aimé être dérangé à ce moment-là, ajouta Hagnor en étouffant un petit rire.
Xam, qui assistait sans mot dire à la conversation, détourna la tête.
- Vous n'auriez pas aidé ces gens ? s'étouffa Mélito.
- Si je l'avais pu, peut-être, répondit calmement l'aventurier. Mais je ne le pouvais pas.
8-3

# Posté le mardi 23 septembre 2008 10:58

Modifié le mercredi 19 août 2009 04:54

8-4

8-4
"Peut-être" ? Ces mots résonnèrent en Mélito comme un tintement de métal sur de la pierre. Peut-être ? Des goules allaient s'en prendre à des êtres humains et Hagnor, Hagnor le héros, celui qui avait sauvé le petit garçon de Mid et les villageois de Riem, n'irait pas remuer ciel et terre pour les sauver ?
- Ecoute, reprit le maître en se levant et en posant sa main sur l'épaule d'un Mélito complètement perdu. Yaël-Qin et ton ancien maître ont huit jours d'avance sur nous. Si on les laisse trouver le Jardin aux Fleurs Pourpres, ce ne sont pas quelques personnes qui sont en jeu. C'est l'avenir de mon peuple tout entier. Ma mission est de les arrêter. Le reste est accessoire.
Le garçon frissonna en entendant ces paroles... C'était bien celles que Xam avait prévues...
- Et puis, d'une certaine manière, ajouta l'aventurier, je comprends le point de vue de Keranim. Il soutient les Hemgos. C'est un grand peuple, qui a subi une invasion qu'il ne méritait pas. On leur a pris leurs terres, et pas au cours d'une guerre loyale, mais d'une attaque brutale et injuste. Exactement comme l'Ancien Royaume. Les Mages nous ont volé notre pays, et les Parales ont volé celui des Hemgos. Et même, d'une certaine manière, les Défricheurs volent le pays des Forestiers.
- Ce n'est pas pareil ! se révolta Mélito.
- Peut-être... Mais ce que toi, tu appelles attentat, d'autres l'appeleraient acte de résistance.
L'adolescent en resta coi. Il n'avait pas pensé à cet aspect des choses. Ainsi, pour aller vite, c'est les Hemgos les bons et les Parales les méchants ? C'était une guerre, comme celle que menaient les résistants de l'Ancien Royaume contre les Mages ?
Pourtant, Mélito n'arrivait pas à accepter cela. Même s'il ne les connaissaient pas, il pensait au Guide d'Orient, à son escorte et à sa famille. Ce qu'on leur faisait était pire que tout. Être victime des goules, que pouvait-il y avoir de pire ? Et aucune cause, aux yeux du garçon, ne pouvait justifier qu'on fasse subir ce sort à un être humain.
- C'est peut-être idiot, ce que je dis, marmonna-t-il, mais si tout le monde avait un peu de bon sens, on arrêterait de se battre entre nous pour s'unir contre les goules. Car les goules, c'est le mal.
Mais Hagnor secoua la tête, perplexe.
C'en était trop pour Mélito. Il en blêmit de surprise, écarquilla les yeux à s'en déchirer les paupières, et sa bouche béa presque à en toucher le sol. Non, on ne pouvait pas douter de ça, tout de même ! Les goules étaient le mal, c'était évident ! Est-ce qu'on avait le droit de nier l'évidence ? Il bafouilla quelques mots hagards, et Hagnor tenta de s'expliquer :
- En réalité... si on regarde les faits, je dis bien les faits... toutes les goules ne sont pas nuisibles. Toutes n'attaquent pas les humains. Des gens l'ont observé, à la Nouvelle-Mykel. La plupart d'entre elles se contentent de rôder dans les parages des humains, mais sans y toucher. C'est ce qu'on peut déduire des observations des Invocateurs de l'Ancien Royaume. Les goules ne font que rôder en humant l'air comme si elles se nourrissaient d'odeurs, ou d'autres aliments invisibles contenus dans l'atmosphère.
- Mais il y en a qui nous attaquent, non ? Les goules sont dangereuses !
- Pas toutes. Et je dirais même que celles-là sont une minorité, en général. Cela dit, cette minorité constitue déjà un véritable danger.
- Ce n'est pas logique, ce que vous dites, se récria Mélito. Pourquoi est-ce que toutes n'attaquent pas... Ou alors, pourquoi est-ce que certaines nous attaquent ?
- C'est une bonne question. On dirait que nos pensées... ou notre esprit... soient une sorte de plat de choix pour elles. Comme une nourriture plus succulente et plus profitable que toutes les autres. Alors elles se précipitent vers nous, et dévorent notre raison.
Mélito restait réticent. Pourtant, Hagnor devait plus en savoir que lui. Il connaissait le moyen de faire fuir les goules, grâce aux mystères demgaris auxquels il avait été initié. Il devait savoir encore bien d'autres choses. Mais l'adolescent restait sur ses positions : les goules dévoraient (rien que cette idée lui faisait froid dans le dos) l'esprit des humains, il fallait donc s'unir contre elles. Et puis il avait une autre objection :
- Alors, pourquoi ne nous volent-elles pas toutes notre esprit, comme vous dites ? Puisque nous sommes si... savoureux, ajouta-t-il avec un frisson.
- Cela, personne ne le sait, répondit Hagnor.
Il fit tournoyer lentement son bâton dans l'air quelques instants, comme pour se dégourdir les doigts. Puis il jeta un coup d'oeil aux chevaux : ils se remettaient peu à peu, mais n'étaient pas encore en état de reprendre la route.
- Il y a bien une hypothèse, reprit le Demgari tout bas, comme honteux d'évoquer une théorie aussi abracadabrante. Certains disent que les goules auraient une conscience. Qu'elles seraient capables de réfléchir, et de faire la différence entre le bien et le mal. Bref, que les goules auraient une âme. Que comme nous, ce seraient des créatures des dieux.
- C'est impossible, répliqua le garçon au quart de tour, les dieux n'auraient jamais créé des êtres aussi maléfiques !
- C'est bien ce que je pense. Mais il y a tant de choses que nous ignorons sur les goules. Pourquoi il est impossible de les tuer, par exemple, alors qu'on peut les affaiblir, les repousser ou les commander. Seraient-elles immortelles ? Seuls les dieux sont immortels. Et pourquoi ont-elles des apparences si diverses ? On raconte même que dans l'extrême-nord, près de la Terre-aux-dragons, on a trouvé des goules qu'on pouvait toucher. On a même failli les confondre avec des animaux. Et on pouvait aussi les entendre. Certains prétendent même les avoir entendu parler, mais ces gens-là affabulent, à mon avis. C'est incroyable, non ?
Mélito trouvait plutôt cela effrayant. Si ces prédateurs perdaient ce qui les rendait reconnaissables, leur évanescence et leur silence, comment s'en protéger ?
- Tout cela pour te dire, mon garçon, que les goules ne sont pas forcément maléfiques, conclut Hagnor. Non, les goules ne sont pas le mal. Mais les Envahisseurs, oui. Les Mages sont le mal.
Mélito avait beau toujours avoir des doutes quant à ce que son maître disait sur les goules, pour les Envahisseurs, il ne pouvait qu'être d'accord.

# Posté le vendredi 26 septembre 2008 11:03

Modifié le samedi 29 août 2009 09:30

8-5

Les trois voyageurs reprirent leur route peu après cette discussion. Ils allèrent doucement d'abord, pour ne pas fatiguer les chevaux qui venaient juste de se remettre, puis plus vite, si vite bientôt que le paysage semblait défiler sous leurs yeux. Les collines succédaient aux collines, les rochers aux rochers, avec une rapidité stupéfiante. Le vent s'était levé, comme pour rivaliser de vitesses avec eux ; son souffle dévoilait, entre les nuages, de grands pans de ciel bleu, comme autant de promesses d'un printemps radieux.
L'après-midi touchait à sa fin quand ils atteignirent une route plus importante que les petits chemins de campagne qu'ils avaient pris jusque là ; des milliers de roues de chariot passées là au fil des ans l'avaient creusée entre les collines. Hagnor s'y engagea sans hésiter, suivi par ses deux employés. Ils chevauchèrent à peu près une heure sur ce chemin poudreux, et, à mesure qu'ils avançaient, les pentes, de chaque côté de la route, se faisaient plus abruptes, et se resserraient peu à peu. Bientôt leur route ne fut plus qu'un ruban de poussière se faufilant entre deux hautes falaises, deux murs de pierre impénétrables. C'était le défilé de Toradh, nommé ainsi d'après le seigneur hemgo qui avait fait percer la montagne. Le noble Toradh, un fidèle du roi Védhal le Troisième, voulait, à l'époque, désenclaver Iôrodh (la future Iouros) et les Presque Monts. Il ignorait que soixante ans plus tard, les soldats parales la remonteraient pour s'emparer, après la capitale, du nord du pays...
Quand il pénétra dans le défilé, Mélito remarqua aussitôt quelque chose d'étrange. D'assez loin sur la route, répercuté entre les parois rocheuses qui amplifiaient le moindre son, venait une sorte de bruit de métal et de sabots, dans le lointain... Mais on ne voyait rien. Et peut-être que son esprit lui jouait des tours : ces murailles pierre, dressées comme les parois d'un piège, sombres, oppressantes, suffisaient à le rendre nerveux...
Mais plus les trois voyageurs s'avançaient, plus le bruit s'amplifiait. Hagnor fronçait les sourcils. Xam tripotait le pommeau de l'une de ses épées. Finalement, Mélito n'y tint plus, et lança au maître :
- Il y a quelqu'un devant nous, non ? Pour faire ce bruit là.
- Et même une troupe de cavaliers, confirma Hagnor. Il y a juste une chose qui m'inquiète... J'espère que nous ne les avons pas rattrappés... Ils avaient deux jours d'avance, mais nous sommes allés très vite...
- Qui ça ? demanda Mélito. Le maître ne parlait pas de Yaël-Qin et Nareliedh puisque ceux-ci avaient bien plus de deux jours d'avance sur eux. De qui parlait-il alors ? Qu'est-ce qui l'inquiétait autant ?
- On va bien voir, dit Xam. On s'approche d'eux, là.
En effet, au bout de chemin, une troupe de cavaliers apparaissait peu à peu. Aucun d'entre eux ne bougeait, mais leurs chevaux gris, immobiles, piaffaient d'impatience. Ils étaient à peu près trente, et portaient des tenues de combat : tuniques de laine bleue, heaumes empanachés et jambières étincelantes. La plupart tenaient des lances, d'autres des bannières turquoise estampillées d'un cheval blanc marchant face au soleil levant. Au milieu de la troupe se trouvait un char sur lequel se tenaient une femme et deux adolescents, d'environ quatorze et seize ans, richement vêtus. Au dessus d'eux, comme une sombre menace, un nuage brumeux de goules les épiait depuis le ciel.
- Tineïs dis eyiste ? lança un des soldats en voyant arriver Hagnor, Xam et Mélito. ^Qui êtes-vous ?
- Des voyageurs qui se rendent à Kalgos, répondit l'aventurier en paralien. Que se passe-t-il ? Pourquoi restez-vous au milieu de la route ?
Le soldat allait répondre, mais un grand homme, monté sur un cheval blanc, le fit taire d'un signe de la main et s'avança.
- La route est bloquée par un morceau de roche, que mes soldats sont en train de dégager, déclara-t-il d'une voix forte, fière, presque hautaine. Nul doute que cela a été fait dans une intention malveillante. Mais peut-être les gens qui ont commis cet acte sont de vos amis ?
- J'aimerais savoir qui est le Parale insolent qui ose parler à un Demgari sur ce ton, s'énerva Hagnor.
- Vous ne savez pas à qui vous vous adressez, monsieur le Demgari ! rétorqua le Parale. Je suis le seigneur Iros, le Guide d'Orient !
- Le Guide d'Orient ! s'écria Mélito, saisi de stupeur, mais personne n'y prêta attention, car tout se déclencha en même temps.

# Posté le mercredi 08 octobre 2008 11:11

Modifié le mercredi 19 août 2009 04:54

8-6

Ce fut comme si les falaises tout entières étaient prises de tremblements. Les murs de pierre oscillèrent et, dans un fracas terrible, un deuxième bloc de pierre dégringola de la pente. Une grêle de cailloux s'abattit sur les cavaliers, ricochant sur leurs heaumes. Chacun baissa la tête, et quand on la releva, l'entrée du défilé était bloquée. La sortie était bloquée. Ils étaient pris au piège.
- Ti dis tav semaïed ? Qu'est-ce que cela signifie ? s'écria la femme du seigneur Iros en se levant d'un bond.
- Vlepiste ! Regardez ! cria un soldat en pointant un doigt vers le ciel.
Au-dessus des défilés, en plus des goules, quelque chose flottait dans l'air. C'était un "ballon volant", comme on les appelait. Mélito connaissait bien ce genre d'objets : il s'était amusé à en fabriquer, quand il était plus petit. Il fallait un morceau de tissu léger et solide, qu'on cousait en forme d'½uf percé, et dont on recouvrait les coutures d'une sorte de glu, qui empêchait les fuites sans alourdir la toile ; on fixait avec du fil une petite bougie sous la toile ; l'air, en chauffant, gonflait le ballon, qui s'élevait tout seul dans l'air et volait jusqu'à ce que la bougie s'éteigne. Mais à ce ballon-là, précisément, au-dessus du défilé, était accroché un petit sac. Et bientôt Mélito aperçut un deuxième ballon, puis trois autres, puis une dizaine, tous avec leur petit sac, tous flottant au gré du vent au-dessus des cavaliers Parales.
Mélito comprit soudain : ils étaient prisonniers, ces ballons, il ne savait pas comment, allaient servir à attirer les goules, et la meute de créatures voleuses d'âme allait déferler sur eux d'un instant à l'autre !
- Dégagez la route ! se mit-il à crier en paralien. Débloquez le passage, il faut fuir ! Les goules vont attaquer !
Il bondit de son mulet et se précipita, à travers la trentaine de cavaliers qui l'observaient ébahis, vers la sortie du défilé, et poussa de toutes ses forces l'énorme bloc de roche qui la bouchait, en vain, bien sûr.
Soudain, dans le ciel, une flèche fendit l'air, et alla percer l'un des sacs que transportaient les ballons. Une fine poussière blanche s'en échappa, et alla se répandre sur l'un des cavaliers.
- De la poussière de noxari ! cria Hagnor. Assez pour inverser l'effet des cristaux protecteurs !
Le ciel se zébra de flèches... La poudre pleuvait sans discontinuer. Les chevaux furieux hennissaient et ruaient, désarçonnant plusieurs soldats ; d'autres s'affolaient, portant des regards terrifiés sur les falaises pour trouver un abri, tentant de se débarrasser de la poussière de noxari qui collait à leurs vêtements, se ruant, dans des bousculades confuses, sur le rocher qui bloquait la sortie pour aider à le dégager...
Et ce fut le chaos.
Le monde parut soudain plongé dans la brume, mais ce n'était pas le brouillard, mais les goules. Des cris retentissaient de tous côtés, hurlements de panique, de terreur ou de folie.
Mélito tomba à terre, bousculé par un soldat. Il vit passer, à deux centimètres de lui, un visage fantômatique, déformé, ricanant ; son c½ur battait à tout rompre ; il se jeta de côté pour éviter la goule qui le frôla sans le toucher. A toute vitesse, il sortit le rubis de Nareliedh de sa poche, et le joyau l'entoura aussitôt d'une gangue protectrice de lumière écarlate.
Quelque part dans le brouillard, Hagnor criait des incantations. Un cheval furieux manqua de piétiner Mélito. Le garçon échappa de justesse aux sabots de la bête en se plaquant contre la roche ; il s'égratigna la main, une plaie lui rougit les doigts. L'adolescent tenta de se frayer un chemin à travers le brouillard, la confusion des hommes et des chevaux en délire, qui tournaient en rond, prisonniers de ce carcan de pierre, sans défense. Mélito entendit soudain un cri d'enfant, et se précipita dans cette direction ; il vit un char, sauta dessus, et cria aux goules :
- ALLEZ VOUS-EN !
Comme enflammé par sa volonté, son rubis protecteur étincela de plus belle. Tout fut soudain illuminé d'éclats écarlates ; les goules gémirent et reculèrent. Des dizaines d'ailes, de bras et de pattes fantomatiques s'enfuirent de l'autre côté du défilé...
- VÊT FARKADH ! leur lança Hagnor.
Et les créatures furent prises de convulsions, elles luttaient, mais une volonté plus forte que la leur les entraînait. Il n'y avait qu'une seule issue : fuir l'humain au rubis, obéir à l'ordre de l'humain au bâton, s'arracher à l'attirance du noxari et se réfugier dans le ciel...
Souvent, au bord des rivières, on voit des parcelles de brume se détacher de l'eau à la chaleur du soleil, et gagner les hauteurs. De même les goules s'envolèrent, comme ces morceaux de brouillard, mais avec la rapidité d'un vol de corbeaux.
Mélito se retrouva alors sur le char du seigneur Iros. Un des fils du Guide d'Orient, un adolescent âgé d'environ deux ans de plus que lui, s'agrippait à son pantalon. Dès qu'il vit que les goules étaient parties, il rougit de honte, lâcha Mélito, et fit mine de regarder ailleurs.
Le garçon retrouva son maître à l'autre bout du défilé, au milieu des cavaliers qui rassuraient leurs montures encore nerveuses.
- Alors ? dit le garçon à son maître. Les goules ne sont pas le mal ?
- Pas toutes, persista Hagnor, et il ajouta, en montrant un groupe d'êtres brumeux qui se tenait à une certaine distance :
- Celles-là n'ont pas bougé d'un pouce.
A ce moment-là, les soldats parales réussirent à faire rouler le rocher, et à débloquer la sortie. Ils poussèrent un cri de victoire...
Un peu trop tôt.
Dehors, les rebelles les attendaient.

# Posté le vendredi 24 octobre 2008 11:26

Modifié le mercredi 19 août 2009 04:55