Hagnor guida ses compagnons jusqu'au centre de la ville, au bord du lac. Sur les rives, près des flots immobiles aux reflets métalliques, se dressaient de grandes maisons, construites à moitié sur pilotis et bordées de rues bondées. La circulation était difficile au milieu de la masse des passants à pied et à cheval, de Parales en longues tuniques, de commerçants livrant leur marchandises, d'artisans qui s'accordaient, en cette fin de journée, un moment de répit. Heureusement les voyageurs n'avaient pas un très long trajet à faire ; Hagnor fit vite signe de s'arrêter, et descendit de cheval. Il entra sous un porche de pierre, suivi par Xam et Mélito, et s'avança jusqu'à la porte de bois verni d'une grande maison citadine. Il en saisit le heurtoir de bronze et frappa trois coups.
Un serviteur vêtu d'une livrée vert pâle ouvrit.
- A qui ai-je l'honneur ? demanda-t-il en paralien.
Il avait un accent particulier, que Mélito avait déjà dû entendre, mais qu'il n'arrivait pas à identifier.
- A Hagnor de la Nouvelle-Mykel. Annoncez-nous à maître Keranim.
- Le seigneur Keranim sera enchanté de vous recevoir, corrigea le valet en les faisant entrer.
La maison de l'ami d'Hagnor était sobre et élégante. Sur les murs d'un blanc de neige pendaient des tableaux aux couleurs délicates et des gravures finement exécutées ; au sol s'étendaient des tapis ornés de formes géométriques. Des échos de musique résonnaient dans le vaste vestibule et tout, une fois fermée la porte qui les coupait des bruits de la rue avoisinante, tout dans cette demeure était marqué du sceau de la beauté. Chaque angle recelait une statuette de bronze. Chaque alcôve avait un long poème, calligraphié en alphabet hemgo et traduit en demgari, suspendu à ses murs. C'était l'écrin de l'art au coeur de la ville, le refuge de l'harmonie loin du tumulte de la foule.
A quoi pouvait ressemblant le propriétaire d'un endroit si calme et si beau ? Mélito se plut à l'imaginer, pendant que quelques serviteurs discrets ôtaient aux visiteurs leurs manteaux de voyage. C'était sûrement un jeune homme, très grand, avec des yeux bleus reflétant une profonde intelligence et une noblesse d'âme sans égale... Aussi fut-il très surpris quand il vit un petit homme blond assez empâté, et respirant plutôt la bonhomie que le raffinement, bondir vers Hagnor et lui taper dans le dos en s'écriant en demgari :
- Hagnor ! Vieux frère ! Quel bon vent t'amène ?
- Alors, espèce de filou, on se fait appeler seigneur maintenant ? répondit l'aventurier sur le même ton. Je savais où tu habitais, mais je ne m'attendais pas à ça, ajouta-t-il en montrant les meubles luxueux et les tableaux raffinés.
- Difficile de croire que j'ai l'âme d'un artiste, pas vrai ? Eh bien si, mon vieux. C'est ce pays, ou plutôt ses habitants : les Hemgos aiment tellement l'art qu'ils le font aimer aux autres. Quand tu côtoies des gens prêts à se damner pour un beau poème, tu prends leurs habitudes. Et pour mon titre de seigneur, ce sont les Parales qui m'ont anobli, oui monsieur !Ils devaient nommer de bons bourgeois à de hautes fonctions. Il y avait une bonne douzaine de braves et riches Hemgos à leur disposition mais... C'est que les nouveaux maîtres du pays sont méfiants... Alors, nommer un Demgari, c'est plus sûr, comme quoi l'ennemi du moment paraît plus dangereux que l'ennemi héréditaire... Mais je bavarde, et je manque à tous mes devoirs d'hôte ! s'écria-t-il en les conduisant dans une grande salle de réception. Asseyez-vous, tous les trois !
Il tapa dans ses mains, et deux servantes parurent aussitôt, pour amener des sièges aux visiteurs.
- Tu fais les présentations ? dit l'ami d'Hagnor en montrant Xam et Mélito.
- Bien sûr. Voici Xam, mon garde du corps...
L'épéiste parut vouloir ajouter quelque chose, mais finalement ferma les lèvres.
- ... Et Mélito, mon employé et mon protégé.
- Il n'est pas un peu jeune pour courir les routes, celui-là ? Qu'en disent ses parents ?
- Je n'ai pas de parents, intervint le garçon. Maître Hagnor a eu la gentillesse de m'offrir du travail au moment où est parti mon ancien maître.