6-5

Les voyageurs repartirent sans tarder. Quand ils voulaient gagner du temps, ils coupaient à travers les champs en jachère qui bordaient la route. Leurs montures allaient vite, foulant l'herbe encore clairsemée, pâle, presque grise de cette fin d'hiver, mais pas assez encore : au soir, ils n'avaient atteint aucune ville ni aucun village. Ils dormirent à la belle étoile comme l'avant-veille. Les goules ne s'en prirent pas à eux, mais Mélito sentit leur présence au-dessus de leur camp de fortune toute la nuit durant.
Le voyage se poursuivit ainsi quelques jours. Le paysage changeait peu à peu au fur et à mesure qu'Hagnor et ses compagnons traversaient le Domaine des Défricheurs : les collines s'aplanissaient peu à peu, l'horizon se dégageait, les champs, les fermes, les maisons et les villages allaient se densifiant. Ainsi, trois nuits de suite, les voyageurs purent dormir dans un vrai lit, soit dans une auberge, soit chez des connaissances d'Hagnor. Le maître, en sa qualité d'envoyé des résistants de l'Ancien Royaume, avait des contacts avec nombre de gens disséminés partout sur le continent, dont beaucoup de jeunes femmes, en particulier.
Enfin, au bout de sept jours de chevauchée, Hagnor, Xam et Mélito atteignirent une large plaine où se déroulait, lovée en quelque sorte entre les rives herbeuses où se dressaient régulièrement des fermes et des villages, une longue bande argentée, lisse et limpide. C'était le fleuve Fidiar. Ils arrivaient à la limite du Domaine des Défricheurs, et entraient dans celui des Parales.
Dès qu'ils abordèrent un village jouxtant le fleuve, Hagnor alla interroger les habitants. Sur la place du marché, il demanda aux commerçants s'ils avaient vu un homme de quarante ans et une femme vêtue de rouge qui voyageaient vers l'ouest. Les réponses furent positives. Hagnor avait retrouvé la piste de la Mage Yaël-Qin, et Mélito celle de son ancien maître.

# Posté le samedi 05 juillet 2008 07:56

Modifié le mardi 18 août 2009 12:34

Pause post-chapitre 6

Allez, après les révélations d'Hagnor, je vous fais un tableau chronologique pour pas que vous vous embrouilliez les pinceaux...

200 ans auparavant environ :
création du Jardin aux Fleurs Pourpres.

30 ans auparavant environ :
apparition des Envahisseurs et fondation de Sebalith (Cheeberyo)

23 ans auparavant :
destruction du Royaume Demgari (Ancien Royaume) et de sa capitale, Mykel. Six mois plus tard, fondation de la Nouvelle-Mykel, plus au nord, et création du Conseil Royal des Résistants.

17 ans auparavant :
les goules s'acharnent sur Sebalith.

13 ans auparavant :
les Mages envoient une armée vers la Grande Sylve. Batailles contre les Forestiers. Ceux-ci avertissent leurs alliés Hemgos. On cache l'enjeu du conflit dans le Jardin. Fabrication de la serrure et de sa clé en étoile. Les cinq branches sont réparties entre cinq détenteurs différents.

11 ans auparavant :
invasion des Parales. Le roi Hemgo est tué. Le royaume devient le Domaine des Parales. Les cinq détenteurs se dispersent. Nareliedh part à Sebalith.

5 ans auparavant :
pour échapper à la Mage Yaël-Qin, Nareliedh fuit Sebalith et s'installe à Mid. Il prend Mélito comme apprenti.

Année où se déroule cette histoire :
Yaël-Qin retrouve Nareliedh et arrive à Mid. Hagnor est envoyé par le Conseil Royal des Résistants pour l'arrêter. Début de la quête du Jardin aux Fleurs Pourpres.

# Posté le samedi 05 juillet 2008 08:07

Modifié le dimanche 06 juillet 2008 07:50

7-1

7-1
Chapitre 7
Un vieil ami

Hagnor, Xam et Mélito traversèrent le fleuve Fidiar au niveau d'une ville frontalière nommée Ferad. C'était un bourg à peine plus grand que Mid, tout entier massé au bord du fleuve-frontière, et qui avait pour dieu protecteur Fidiar-Vrîn, le Fils du Fidiar. Ferad était un lieu de commerce important malgré sa petite taille, car les marchands des deux contrées s'y retrouvaient pour échanger leurs produits. Les objets et la monnaie (écus paraliens ou pièces demgaries) y changeaient de main sans cesse. Dans cette ville, les Parales étaient presque aussi nombreux que les Défricheurs ; on les repérait vite, avec leurs barbes et leurs longues tuniques, tandis que leurs voisins de l'est se vêtaient plutôt de chemises et de pantalons larges, plus pratiques pour les travaux des champs. Toutes les enseignes, tous les panneaux, toutes les affiches étaient rédigées au moins dans deux langues. Parfois venait s'y ajouter une écriture que Mélito ne connaissait pas, mais qui devait être de l'hemgo.
Les voyageurs ne firent que traverser Ferad, puis rencontrèrent, à la sortie de la ville, un long pont de pierre qui enjambait l'eau limoneuse du Fidiar. Ils le franchirent sans précipitation (d'autant plus que Mélito, tombé en contemplation devant ces flots verts roulant entre deux rives fertiles, ralentissait la marche) et arrivèrent enfin dans le Domaine des Parales.
Ils n'eurent pas beaucoup de chemin à faire avant de trouver sur leur chemin une autre ville, de la même importance que sa jumelle Ferad sur l'autre rive, et tout aussi cosmopolite. Il y avait cependant des différences entre les deux bourgades. Ici, outre les Défricheurs et les Parales, on pouvait apercevoir des hommes et des femmes en vêtements différents : ni tuniques de l'ouest, ni pantalons de l'est, mais robes longues de couleur pastel. Ces gens-là ne commerçaient pas, ne discutaient pas ; ils travaillaient tête courbée, et baissaient les yeux quand un Parale passait. L'une d'entre eux, une vieille femme qui secouait un tapis à sa fenêtre, jeta un regard courroucé à Mélito, qui l'observait un peu trop ouvertement, puis se retira et disparut.
Les villages qu'Hagnor et ses deux serviteurs traversèrent ensuite ressemblaient tous plus ou moins à cette ville, même si au fur et à mesure qu'on s'enfonçait vers l'ouest, la langue demgarie disparaissait des enseignes. De même, le nombre de Défricheurs venus faire du commerce diminuait à chaque village, jusqu'à ce qu'Hagnor, Xam et Mélito soient les seuls étrangers.
Par contre, le garçon remarqua la présence croissante d'hommes en armes. Des soldats surveillaient l'entrée de chaque village, chaque grand-place, presque chaque rue. Ils gardaient la main sur le pommeau de leurs épées incurvées, et avaient l'air de chiens prêts à mordre. Mélito n'avait jamais vu autant de gardes à la fois. Et, à tous les niveaux, plus on avançait, plus l'adolescent se sentait dépaysé. C'était comme si l'inconnu et l'étrangeté, à peine perceptibles au bord de la frontière, naissaient et grandissaient peu à peu, au rythme des pas de son mulet.

# Posté le vendredi 08 août 2008 04:05

Modifié le mardi 18 août 2009 12:35

7-2

7-2
Quelques jours après avoir passé la frontière, les trois voyageurs arrivèrent en vue d'une ville de taille moyenne. Ses bâtiments blancs recouvraient trois vastes collines autour d'un lac aux reflets métalliques, comme une masse de maisons au-dessus desquelles s'élevaient des tours de bois, des palais de pierre ou des temples de marbre. Cette cité n'avait pas de remparts mais quand on s'approchait, on voyait qu'un mur d'enceinte et des fortifications étaient en cours de construction.
- Voici Iôrodh, la ville du lac, annonça Hagnor. Les Parales l'appellent Iouros.
- Je crois que je vais plutôt retenir ce nom-là, c'est plus simple à prononcer, commenta Mélito.
- M'étonne pas de toi ça, dit Xam.
- C'est juste que je sais parler paralien, s'enorgueillit le garçon, alors je connais mieux ce genre de sonorités...
- Normal que tu saches parler paralien, rétorqua-t-elle, c'est trop facile le paralien. Suffit de mettre "os" à la fin des noms et "is" à la fin de tous les autres mots. T'aimes vraiment choisir la facilité, toi.
- Mais ce n'est pas vrai ! s'offusqua l'adolescent.
- Quoi-is, petit-is Mélitos, on prend-is la mouche-is ?
- Ca suffit, les enfants, intervint Hagnor. Iouros nous attend : j'ai un très bon ami dans cette ville, qui se fera une joie de nous héberger. Allons, en route.
Ils firent trotter leurs montures jusqu'à l'entrée de la ville : en fait d'entrée, on avait simplement dressé deux colonnes de part et d'autre de la route, qui de simple chemin de terre devenait une rue pavée. Un contingent de gardes, en uniformes blancs et bleus, surveillait les voyageurs et leur faisait signer un registre. Quand, une fois les formalités remplies, ils laissèrent passer Hagnor et ses compagnons, ils jetèrent sur les deux épées de Xam un regard soupçonneux.
- Apparemment, remarqua l'aventurier après qu'ils se furent un peu éloignés, il y a de la tension par ici en ce moment.
- Pourquoi ? demanda Mélito.
- T'as pas vu comme ils ont fixé mes armes avec leurs yeux de merlan frit ? répliqua Xam. On dirait qu'ils avaient bien envie d'm'les arracher !... Mes pauvres chéries, ajouta-t-elle en caressant les fourreaux qui pendaient de part et d'autre de ses cuisses, comme elle aurait caressé de petits chiots peureux.
- Le gouverneur de la ville ne doit pas encore avoir interdit le port d'armes, mais ça ne va pas tarder, dit Hagnor. Des rebelles hemgos doivent avoir fait parler d'eux récemment. Regardez tous ces soldats...
En effet, des régiments traversaient sans cesse les rues, dans leurs uniformes bicolores ; la plupart portaient des lances, d'autres de longs arcs noirs, et tous des épées au côté gauche. Des groupes de deux ou trois gardes, postés aux carrefours, suivaient des yeux, parmi la foule, tous ceux qui leur paraissaient suspects, en particulier les hommes et femmes en robes pastel.

# Posté le vendredi 08 août 2008 05:50

Modifié le mardi 18 août 2009 12:35

7-3

7-3
Hagnor guida ses compagnons jusqu'au centre de la ville, au bord du lac. Sur les rives, près des flots immobiles aux reflets métalliques, se dressaient de grandes maisons, construites à moitié sur pilotis et bordées de rues bondées. La circulation était difficile au milieu de la masse des passants à pied et à cheval, de Parales en longues tuniques, de commerçants livrant leur marchandises, d'artisans qui s'accordaient, en cette fin de journée, un moment de répit. Heureusement les voyageurs n'avaient pas un très long trajet à faire ; Hagnor fit vite signe de s'arrêter, et descendit de cheval. Il entra sous un porche de pierre, suivi par Xam et Mélito, et s'avança jusqu'à la porte de bois verni d'une grande maison citadine. Il en saisit le heurtoir de bronze et frappa trois coups.
Un serviteur vêtu d'une livrée vert pâle ouvrit.
- A qui ai-je l'honneur ? demanda-t-il en paralien.
Il avait un accent particulier, que Mélito avait déjà dû entendre, mais qu'il n'arrivait pas à identifier.
- A Hagnor de la Nouvelle-Mykel. Annoncez-nous à maître Keranim.
- Le seigneur Keranim sera enchanté de vous recevoir, corrigea le valet en les faisant entrer.
La maison de l'ami d'Hagnor était sobre et élégante. Sur les murs d'un blanc de neige pendaient des tableaux aux couleurs délicates et des gravures finement exécutées ; au sol s'étendaient des tapis ornés de formes géométriques. Des échos de musique résonnaient dans le vaste vestibule et tout, une fois fermée la porte qui les coupait des bruits de la rue avoisinante, tout dans cette demeure était marqué du sceau de la beauté. Chaque angle recelait une statuette de bronze. Chaque alcôve avait un long poème, calligraphié en alphabet hemgo et traduit en demgari, suspendu à ses murs. C'était l'écrin de l'art au coeur de la ville, le refuge de l'harmonie loin du tumulte de la foule.
A quoi pouvait ressemblant le propriétaire d'un endroit si calme et si beau ? Mélito se plut à l'imaginer, pendant que quelques serviteurs discrets ôtaient aux visiteurs leurs manteaux de voyage. C'était sûrement un jeune homme, très grand, avec des yeux bleus reflétant une profonde intelligence et une noblesse d'âme sans égale... Aussi fut-il très surpris quand il vit un petit homme blond assez empâté, et respirant plutôt la bonhomie que le raffinement, bondir vers Hagnor et lui taper dans le dos en s'écriant en demgari :
- Hagnor ! Vieux frère ! Quel bon vent t'amène ?
- Alors, espèce de filou, on se fait appeler seigneur maintenant ? répondit l'aventurier sur le même ton. Je savais où tu habitais, mais je ne m'attendais pas à ça, ajouta-t-il en montrant les meubles luxueux et les tableaux raffinés.
- Difficile de croire que j'ai l'âme d'un artiste, pas vrai ? Eh bien si, mon vieux. C'est ce pays, ou plutôt ses habitants : les Hemgos aiment tellement l'art qu'ils le font aimer aux autres. Quand tu côtoies des gens prêts à se damner pour un beau poème, tu prends leurs habitudes. Et pour mon titre de seigneur, ce sont les Parales qui m'ont anobli, oui monsieur !Ils devaient nommer de bons bourgeois à de hautes fonctions. Il y avait une bonne douzaine de braves et riches Hemgos à leur disposition mais... C'est que les nouveaux maîtres du pays sont méfiants... Alors, nommer un Demgari, c'est plus sûr, comme quoi l'ennemi du moment paraît plus dangereux que l'ennemi héréditaire... Mais je bavarde, et je manque à tous mes devoirs d'hôte ! s'écria-t-il en les conduisant dans une grande salle de réception. Asseyez-vous, tous les trois !
Il tapa dans ses mains, et deux servantes parurent aussitôt, pour amener des sièges aux visiteurs.
- Tu fais les présentations ? dit l'ami d'Hagnor en montrant Xam et Mélito.
- Bien sûr. Voici Xam, mon garde du corps...
L'épéiste parut vouloir ajouter quelque chose, mais finalement ferma les lèvres.
- ... Et Mélito, mon employé et mon protégé.
- Il n'est pas un peu jeune pour courir les routes, celui-là ? Qu'en disent ses parents ?
- Je n'ai pas de parents, intervint le garçon. Maître Hagnor a eu la gentillesse de m'offrir du travail au moment où est parti mon ancien maître.

# Posté le lundi 11 août 2008 04:56

Modifié le mardi 18 août 2009 12:35