Mais soudain, à la lueur de sa bougie dont la cire brûlante commençait à lui couler sur les doigts, Mélito aperçut, dans une chambre désertée dont les portes béantes laissaient apercevoir l'intérieur, Nily, la fille de l'aubergiste, tombée à terre, et les reflets grisâtres des goules qui la cernaient de toutes parts...
Le calme relatif du garçon vola en éclats... Et il se précipita, tête baissée, sans réfléchir, dans la chambre, rattrapant tout juste la jeune fille qui s'évanouissait.
Les goules reculèrent, comme surprises, si tant était qu'elles puissent ressentir de la surprise, puis, s'avisant de la présence d'une nouvelle victime, fondirent sur Mélito.
Le cristal protecteur, vite ! Mélito plongea la main au fond de sa poche, sentit un objet dur au bout d'une chaîne, le sortit, le brandit en hurlant...
Ce fut alors que, surgi de nulle part, un éclair rouge jaillit d'entre les doigts de Mélito, surpassant toutes les lumières, effaçant toutes les ombres.
Les goules, tout à coup, se recroquevillèrent, se contorsionnèrent comme en proie à une souffrance atroce, et s'enfuirent, s'échappèrent vers les hauteurs, loin de ce petit humain et de son caillou rouge dont les rayons leur faisaient si mal...
Un instant, étourdi, ébahi, Mélito resta figé. La lumière écarlate décrût peu à peu, pendant que le tumulte et les cris dans l'auberge se calmaient pour se réduire à un murmure. Le garçon finit par baisser le bras. Ce n'était pas un cristal protecteur qu'il avait à la main. C'était le rubis trouvé avec la lettre de maître Nareliedh.
Mais ce n'était pas ce qui préoccupait le plus Mélito. Il sentait Nily, inconsciente, entre ses bras. Il s'agenouilla, posant délicatement le corps de la jeune fille à terre, et essaya de la réveiller. Elle finit par bouger, par ouvrir les yeux.
- Nily ? s'écria Mélito. Est-ce que ça va ?
Elle ne répondit pas. Elle se contentait de fixer des yeux, sans ciller, un point vague dans l'obscurité. Mélito connaissait trop bien ce regard...ces yeux pâles, vitreux, sans expression... C'était la première phase que traversaient les victimes des goules, une sorte d'état d'hébétude ; puis viendraient les crises, les cris, les larmes furieuses et effrénées, la folie...
Pour Nily, il n'y avait plus rien à faire.
Etrangement, cette pensée, au lieu de le remplir de désespoir, résonna avec une rage froide dans l'esprit de Mélito. Il serra contre lui le corps inerte de Nily, qui n'eut aucune réaction. Il était calme, résolu. Il referma les doigts sur le providentiel rubis offert par Nareliedh. Puisqu'il possédait un objet capable, il ne savait comment, de repousser les goules mieux que les cristaux protecteurs, alors il agirait. Les mots se formèrent très clairement dans son esprit, et il dit tout haut dans le noir :
- Sur tous les dieux de tous les pays, je le jure, je ferai tout ce que je peux pour ne plus revoir ça, pour que plus personne ne soit victime des goules ! Même si ça me prend toute ma vie, même si ce n'est pas grand-chose, tout ce qu'un enfant comme moi peut faire, je le ferai, sans hésiter.
Mais il n'y avait personne pour entendre ces mots ; que les ténèbres, et le silence.
