Maître Hagnor guida son cheval jusqu'au pied de la palissade, où était aménagée une grande porte de bois, de la hauteur d'un chariot de marchandises - quoiqu'il ne dût pas en passer souvent dans ce village. La porte était fermée ; l'aventurier s'en approcha, saisit le lourd heurtoir de fer fixé sur le battant de droite, et frappa quatre coups sonores. Des pas, puis une voix grincheuse se firent entendre de l'autre côté.
- C'est-y une heure pour arriver, vraiment ! Chuis bien bon de venir ouvrir !
- Bien le bonjour, dit fort poliment Hagnor quand les deux battants s'écartèrent, laissant voir un homme bourru qui grognait dans sa barbe. Ce n'est plus Kônom qui garde l'enceinte de ce village ?
- Kônom, il est parti pour Noghal avant l'hiver, répliqua sèchement le villageois. Il disait qu'c'était plus sûr qu'ici, non mais j'vous jure ! Bon, vous entrez ? Je dois la fermer pour la nuit, cette porte !
- Allez, passe, Mélito, appela l'aventurier. Merci, Maître Gardien des Portes de Riem, votre amabilité n'a d'égale que votre politesse, ajouta-t-il d'un ton fort obséquieux qui fit rire Xam sous cape.
Les voyageurs pressèrent le pas de leurs montures dans les rues étroites avant d'atteindre une large place ronde au centre de laquelle se trouvait, au grand étonnement de Mélito, une colonne transparente haute de quatre ou cinq mètres, claire comme du verre, mais apparemment solide comme de la pierre. Mélito reconnut aussitôt ce minerai si particulier, lui qui avait eu entre les mains tant d'éclats de ce genre de roche à sertir quand il était apprenti chez maître Nareliedh : c'était une gigantesque pièce de cristal des monts d'Arva, un cristal protecteur. Le garçon fut si stupéfait d'en voir un de cette taille qu'il arrêta sa monture sans même y penser, pour contempler, bouche bée, ce cylindre lumineux où scintillaient les lueurs du couchant.
- Vous admirez notre cristal, jeune homme ? le héla soudain un homme debout sur le pas de sa porte. C'est une pure merveille. Aucun village, aucune ville dans tout le Domaine des Défricheurs n'en possède de si gros. Les goules n'ont qu'à bien se tenir.
- C'est vraiment un cristal ? Un cristal protecteur ? balbutia l'adolescent. Mais pourquoi en mettre un ici ? Normalement, les cristaux sont individuels... Comme ça, si l'un ne fonctionne plus, celui qui le porte peut être protégé par le cristal de quelqu'un d'autre...
Le villageois secoua la tête, comme amusé par la naïveté de cet enfant étranger, et s'approcha de Mélito, pour lui demander sur un ton méprisant :
- Mais d'où venez-vous donc, mon petit ?
- De Mid, répondit l'adolescent à cet homme plutôt richement vêtu, arborant une canne de bois lisse et bombant le torse avec arrogance.
- De Mid ! s'exclama l'homme comme si Mélito venait de proférer une idiotie d'une incommensurable absurdité. C'est bien ce que je me disais. Vous ne pouvez pas avoir conscience des réalités, mon jeune ami, vous qui avez grandi dans le cocon surprotecteur de cette grande ville. Des cristaux individuels ! Mais combien cela aurait-il coûté au village ? Deux cent quarante-et-un cristaux à faire extraire, tailler et importer des monts d'Arva ! Un de plus à chaque naissance !
- Et un de moins à chaque mort, dit doucement Hagnor, qui s'était arrêté pour attendre son jeune employé, et se tenait, assis sur son cheval, un peu en retrait.
Mais le villageois n'eut cure de cette remarque et poursuivit sa logorrhée :
- Que faire alors, vu l'état des finances de notre village, affaiblies par la mauvaise gestion de mes prédécesseurs ? Voilà la question que moi, Préfet de la commune de Riem, je me suis posée. Il n'y avait que deux solutions : soit soumettre mes administrés à une taxe spéciale, proportionnée à leurs ressources, mais c'eût été alourdir les charges qui pèsent sur la population, voire faire fuir les notables de Riem, qui auraient été les plus taxés, vers les villages voisins ! Soit, et ce fut la solution qui s'imposa avec la clarté de l'évidence, faire ériger ce cristal unique, assez puissant pour protéger le village tout entier. Voilà comment on peut allier pragmatisme et sécurité.
Il acheva son exposé tête haute, et les quelques passants qui flânaient encore dans les rues en cette heure tardive, à l'écoute de ce discours impromptu, applaudirent abondamment leur Préfet qui parlait si bien.
- Mes respects, Maître Préfet de Riem, intervint Hagnor. Avez-vous fini de distraire mon valet, que je puisse m'en aller ? Bien, bonne chance pour le Renouvellement. Vu votre discours, il doit être pour bientôt. Je vous souhaite une bonne soirée, ajouta Hagnor avant de s'éclipser, suivi par Xam et Mélito, alors que le Préfet prenait un air offusqué.
- Le Renouvellement...? interrogea le garçon.
- Ouais, dans les petits patelins du coin, les gens les plus riches du village se réunissent tous les trois ans pour décider s'ils gardent leur Préfet d'avant ou s'ils l'changent, dit Xam. Tu sais vraiment rien, mon pauvre !