4-6

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Elle se leva d'un bond, dans une envolée de cheveux blonds, et cria des mots que Mélito ne comprit pas.
- Euh... pardon, je... Où suis-je ? bafouilla-t-il.
L'air tendu comme une bête sauvage surprise par un humain, et se demandant s'il s'agit d'un ami ou d'un ennemi, la jeune fille ouvrit la bouche, et lança en langue demgarie, avec un léger accent :
- Qui es-tu ?
- ...Je m'appelle Mélito, répondit assez stupidement le garçon, pris de court.
- Tu es... celui qui doit me sortir d'ici ?
Mélito ne sut que répondre.
- Tu es celui qui doit m'emmener ? reprit-elle, les yeux pleins d'espoir. J'ai longtemps prié les dieux, tu sais, pour que quelqu'un m'emmène au loin. Est-ce que tu es celui-là ?
- Je ne sais pas, dit Mélito.
Le vent avait forci et les herbes, plutôt hautes dans ce coin de parc, s'enroulaient en ployant autour des chevilles du garçon ; l'air plaquait la robe vert pâle de la jeune fille sur ses jambes. Les branches légères des arbustes laissaient se détacher et s'éparpiller dans l'air des myriades de pétales pourpres. Les deux adolescents se faisaient face, de part et d'autre de la stèle dédiée au Dieu Créateur.
- Quel est cet endroit ? demanda-t-il.
- Un jardin, répondit-elle calmement. Le Jardin aux fleurs pourpres.
- Et toi, quel est ton nom ?
- Je m'appelle Cylène, dit-elle.

Mélito aurait bien aimé continuer à la questionner, à lui demander ce qu'était ce Jardin dont tout le monde lui parlait, où il se trouvait et pourquoi elle, Cylène, pleurait dans un endroit si enchanteur... Mais au lieu de la douce voix de la jeune fille de son rêve, et du toucher frais du vent, ce furent les sarcasmes de Xam et la pointe de sa botte que Mélito sentit. Les visions nocturnes se dissipèrent en un instant, et il ne perçut plus que le noir en-dessous de ses paupières.
- Allez, on se réveille, petit flemmard ! Tu s'rais presque chou quand tu dors, toi, sans cette mauvaise tête que tu fais au réveil, dis-moi !
Mélito ouvrit pour de bon les yeux et repoussa une Xam plus taquine et railleuse que jamais. "Mais ! J'allais savoir ! " pensa-t-il avec rage, et il maudit l'épéiste blonde, les réveils désagréables sur un sol dur, les voyages dans le froid... surtout après un si beau rêve.

# Posté le mercredi 23 avril 2008 05:51

Modifié le dimanche 16 août 2009 08:10

5-1

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Chapitre 5
Un serment dans les ténèbres



Toute la journée, Mélito la passa à ressasser les souvenirs du rêve dont Xam l'avait tiré, indifférent au voyage incessant le long des champs en friche, comme au paysage qui changeait insensiblement sous le ciel nuageux. Il en oubliait les railleries de Xam et les mystères d'Hagnor, car Mélito, tout en se laissant porter par sa monture qui suivait docilement celles d'Hagnor et de Xam, réfléchissait. Le rêve absorbait toutes ses pensées. Il lui avait paru si réel... A tel point qu'il se demandait par moments s'il ne s'était pas trouvé véritablement dans ce jardin. Mais ce n'était qu'un rêve. Ce devait être les histoires de la veille qui avaient influencé son imagination. Pourtant, il avait senti les herbes caresser ses pieds, il avait vu cette jeune fille penchée sur sa flûte... Cette jeune fille si triste dans un endroit si riant...
A force de rester plongé dans ses pensées, le garçon laissait son mulet flâner, traîner le pas, et Hagnor devait régulièrement se retourner pour voir où se trouvait son jeune employé, parfois même s'arrêter pour l'attendre. A chaque fois, Xam soupirait et râlait :
- Mais quelle tortue ce gosse ! Hé, Hag', on devrait le laisser tomber, ce môme, ça lui apprendrait à être rapide.
- Il n'en est pas question, répliquait le maître avec un sourire amusé. C'est son mulet qui porte nos bagages.
Avec le rythme lent que Mélito imprimait au voyage, tous trois ne purent atteindre de village qu'à la nuit tombée. Le soleil se couchait quand ils arrivèrent aux portes d'un minusucule bourg, qui ne devait compter que deux cents habitants ; pourtant une épaisse palissade, haute de plusieurs mètres, entourait les maisons, comme si les villageois craignaient une attaque. Si loin dans le Domaine des Défricheurs, cependant, les seuls ennemis dont se méfier, c'étaient les goules, mais une palissade de bois ne les arrêterait pas. D'ailleurs, comme toujours autour des lieux habités, les créatures grises et menaçantes rôdaient dans l'air au-dessus des maisons. Mélito les trouva même plutôt nombreuses pour un si petit village ; il avait toujours cru que le nombre de goules avait un rapport avec celui des humains présents. Les êtres fantômatiques se massaient dans le ciel sombre, et semblaient se grouper lentement, par petites bandes vaporeuses tournoyant au-dessus des toits, et attendre la nuit. Mélito secoua la tête. Ce n'était pas des humains. Elles ne devaient sûrement pas attendre la nuit. Savaient-elles même la différence entre la nuit et le jour, elles dont les yeux n'avaient pas besoin de lumière ? Ce n'étaient que des prédateurs, comme les loups de la Sylve, ou les renards des sables du Continent Austral, mais en plus cruels, et en plus fourbes.

# Posté le lundi 28 avril 2008 08:25

Modifié le dimanche 16 août 2009 08:10

5-2

5-2
Maître Hagnor guida son cheval jusqu'au pied de la palissade, où était aménagée une grande porte de bois, de la hauteur d'un chariot de marchandises - quoiqu'il ne dût pas en passer souvent dans ce village. La porte était fermée ; l'aventurier s'en approcha, saisit le lourd heurtoir de fer fixé sur le battant de droite, et frappa quatre coups sonores. Des pas, puis une voix grincheuse se firent entendre de l'autre côté.
- C'est-y une heure pour arriver, vraiment ! Chuis bien bon de venir ouvrir !
- Bien le bonjour, dit fort poliment Hagnor quand les deux battants s'écartèrent, laissant voir un homme bourru qui grognait dans sa barbe. Ce n'est plus Kônom qui garde l'enceinte de ce village ?
- Kônom, il est parti pour Noghal avant l'hiver, répliqua sèchement le villageois. Il disait qu'c'était plus sûr qu'ici, non mais j'vous jure ! Bon, vous entrez ? Je dois la fermer pour la nuit, cette porte !
- Allez, passe, Mélito, appela l'aventurier. Merci, Maître Gardien des Portes de Riem, votre amabilité n'a d'égale que votre politesse, ajouta-t-il d'un ton fort obséquieux qui fit rire Xam sous cape.
Les voyageurs pressèrent le pas de leurs montures dans les rues étroites avant d'atteindre une large place ronde au centre de laquelle se trouvait, au grand étonnement de Mélito, une colonne transparente haute de quatre ou cinq mètres, claire comme du verre, mais apparemment solide comme de la pierre. Mélito reconnut aussitôt ce minerai si particulier, lui qui avait eu entre les mains tant d'éclats de ce genre de roche à sertir quand il était apprenti chez maître Nareliedh : c'était une gigantesque pièce de cristal des monts d'Arva, un cristal protecteur. Le garçon fut si stupéfait d'en voir un de cette taille qu'il arrêta sa monture sans même y penser, pour contempler, bouche bée, ce cylindre lumineux où scintillaient les lueurs du couchant.
- Vous admirez notre cristal, jeune homme ? le héla soudain un homme debout sur le pas de sa porte. C'est une pure merveille. Aucun village, aucune ville dans tout le Domaine des Défricheurs n'en possède de si gros. Les goules n'ont qu'à bien se tenir.
- C'est vraiment un cristal ? Un cristal protecteur ? balbutia l'adolescent. Mais pourquoi en mettre un ici ? Normalement, les cristaux sont individuels... Comme ça, si l'un ne fonctionne plus, celui qui le porte peut être protégé par le cristal de quelqu'un d'autre...
Le villageois secoua la tête, comme amusé par la naïveté de cet enfant étranger, et s'approcha de Mélito, pour lui demander sur un ton méprisant :
- Mais d'où venez-vous donc, mon petit ?
- De Mid, répondit l'adolescent à cet homme plutôt richement vêtu, arborant une canne de bois lisse et bombant le torse avec arrogance.
- De Mid ! s'exclama l'homme comme si Mélito venait de proférer une idiotie d'une incommensurable absurdité. C'est bien ce que je me disais. Vous ne pouvez pas avoir conscience des réalités, mon jeune ami, vous qui avez grandi dans le cocon surprotecteur de cette grande ville. Des cristaux individuels ! Mais combien cela aurait-il coûté au village ? Deux cent quarante-et-un cristaux à faire extraire, tailler et importer des monts d'Arva ! Un de plus à chaque naissance !
- Et un de moins à chaque mort, dit doucement Hagnor, qui s'était arrêté pour attendre son jeune employé, et se tenait, assis sur son cheval, un peu en retrait.
Mais le villageois n'eut cure de cette remarque et poursuivit sa logorrhée :
- Que faire alors, vu l'état des finances de notre village, affaiblies par la mauvaise gestion de mes prédécesseurs ? Voilà la question que moi, Préfet de la commune de Riem, je me suis posée. Il n'y avait que deux solutions : soit soumettre mes administrés à une taxe spéciale, proportionnée à leurs ressources, mais c'eût été alourdir les charges qui pèsent sur la population, voire faire fuir les notables de Riem, qui auraient été les plus taxés, vers les villages voisins ! Soit, et ce fut la solution qui s'imposa avec la clarté de l'évidence, faire ériger ce cristal unique, assez puissant pour protéger le village tout entier. Voilà comment on peut allier pragmatisme et sécurité.
Il acheva son exposé tête haute, et les quelques passants qui flânaient encore dans les rues en cette heure tardive, à l'écoute de ce discours impromptu, applaudirent abondamment leur Préfet qui parlait si bien.
- Mes respects, Maître Préfet de Riem, intervint Hagnor. Avez-vous fini de distraire mon valet, que je puisse m'en aller ? Bien, bonne chance pour le Renouvellement. Vu votre discours, il doit être pour bientôt. Je vous souhaite une bonne soirée, ajouta Hagnor avant de s'éclipser, suivi par Xam et Mélito, alors que le Préfet prenait un air offusqué.
- Le Renouvellement...? interrogea le garçon.
- Ouais, dans les petits patelins du coin, les gens les plus riches du village se réunissent tous les trois ans pour décider s'ils gardent leur Préfet d'avant ou s'ils l'changent, dit Xam. Tu sais vraiment rien, mon pauvre !

# Posté le dimanche 11 mai 2008 05:38

Modifié le dimanche 16 août 2009 08:10

5-3

5-3
- Voici l'auberge où nous allons nous arrêter pour cette nuit, annonça Hagnor.
Tous trois descendirent de cheval, confièrent leurs montures au palefrenier de l'établissement et entrèrent dans ce petit bâtiment aux murs en voûte, beaucoup plus exigu que l'Auberge de la Route du Nord à Mid, mais beaucoup plus chaleureux. La salle principale ressemblait à une cave peu profonde, et on y accédait en descendant quelques marches de pierre ; sur chaque table brûlaient deux ou trois bougies, sur chaque mur brillaient plusieurs lampes ; de grandes tapisseries aux tons oranges et rouges couvraient la paroi du fond et le sol, retenant la chaleur du grand feu allumé dans la cheminée de la salle. Hagnor repéra vite le patron de l'auberge - un petit homme aux cheveux blancs affairé et alerte - et, après l'avoir salué et demandé deux chambres, glissa, l'air distrait, cette petite question : avait-il vu une femme en rouge et un homme âgé d'environ quarante ans traverser le village ces derniers temps ?
L'aubergiste répondit "non".
Enfin, les voyageurs s'installèrent à l'une des tables de l'auberge, pour prendre un repas léger - quelques bouchées de fèves avec un peu de viande - à la lueur du feu et des bougies. Ce fut une jeune fille rousse qui vint le leur apporter. Mélito lui jeta d'abord un rapide coup d'oeil, puis la regarda à nouveau, sans pouvoir s'en empêcher, sans pouvoir détourner les yeux de cette belle serveuse. Elle n'avait pas quinze ans : elle devait être une apprentie, ou quelqu'un de la famille du patron ; ses longs cheveux roux descendaient en une cascade d'ondes fauves jusqu'au milieu de son dos ; elle avait les yeux gris clair, comme un ciel de neige ; son visage formait un ovale sans défaut et avait, peut-être malgré elle, une expression douce et triste. Mélito la compara, sans réfléchir, à la fille qu'il avait vue en rêve, et trouva qu'elles se ressemblaient. Cela ne pouvait pas avoir de rapport, bien sûr, mais la coïncidence était suffisamment étonnante pour que Mélito se laisse aller à observer la jeune fille à chacun de ses passages. Une fois elle le surprit en train de la contempler, et il baissa la tête instinctivement, un peu gêné.

# Posté le samedi 24 mai 2008 06:00

Modifié le dimanche 16 août 2009 08:11

5-4

5-4
Le dîner fut vite terminé ; la belle serveuse enleva les assiettes, puis le patron lui lança :
- Nily, tu amèneras ces clients à leurs chambre quand tu auras fini.
- Oui, papa.
Après avoir rapporté les plats sales à la cuisine, Nily prit une bougie qu'elle alluma et fixa sur un petit chandelier, et fit signe aux trois clients de la suivre, avec de gracieuses révérences. La chambre que partageaient Hagnor et Xam se trouvait au rez-de-chaussée ; la jolie jeune fille les y mena rapidement, puis accompagna Mélito à l'étage, où se situait sa propre chambre. Les deux adolescents gravirent, à pas feutrés, les marches tapissées de l'escalier, à la lueur vacillante de la petite bougie de Nily, qui jetait sur les cheveux de la jeune fille mille reflets dorés. Mélito regardait tour à tour ces cheveux d'or rouge et ces yeux à l'éclat de diamant, ces doigts fins, blancs comme du marbre, et ce visage mélancolique, qui lui faisait penser à la jeune fille de son rêve.
Enfin ils arrivèrent devant la chambre de Mélito ; Nily entra la première, alluma les petites lampes qui éclairaient la pièce, et s'inclina poliment.
- J'espère que vous passerez un bon séjour dans notre établissement.
Mélito eut envie de dire quelque chose, n'importe quoi, de préférence des paroles comme on en trouvait dans les contes, quand le héros parfait clamait à la belle princesse qu'elle avait piégé ses yeux, envoûté son esprit et au moins mis le feu à son âme ; mais il ne trouva rien de poétique, et bafouilla d'un air bête :
- Rien que vous, euh... ça rend le séjour bon, déjà, euh...
Nily releva la tête et son air mélancolique s'effaça, quand elle sourit.
Puis elle se retira à pas lents, adressant au garçon un petit signe de la main.
Mélito se coucha, encore sous le charme de ce sourire. Le sommeil l'envahit peu à peu, pendant que ses pensées confondaient Nily en train de sourire et Cylène, la fille de son rêve, en train de pleurer. Serait-elle belle, Cylène, si elle se remettait à sourire ? Et il imaginait Nily avec une flûte, et Cylène dans l'auberge, s'assoupissant de plus en plus...
- VÊT ! VÊT ! VÊT FARKADH !
La voix d'Hagnor arracha le garçon au sommeil. Mélito bondit hors du lit, enfila quelques vêtements, et sortit de la chambre en courant. Que se passait-il ? Partout, dans l'auberge, des portes et des fenêtres claquaient ; des cris, le sifflement du vent nocturne s'engouffrant dans les couloirs, et Hagnor, au rez-de-chaussée, hurlant ces mots étranges :
- KENEN DARSINKAOR ! VÊT !
Mélito trouva une bougie encore allumée abandonnée sur le sol du couloir ; il la brandit, et distingua des silhouettes affolées : les clients de l'auberge, en proie à la panique, couraient, quittaient les chambres ; et, au-dessus d'eux, traversant les murs, d'autres silhouettes, plus ténues, plus éthérées, les pourchassaient dans l'ombre...
Les goules ! Le Cristal Unique de Riem avait cessé de les repousser.

# Posté le samedi 31 mai 2008 05:41

Modifié le dimanche 16 août 2009 08:11