- C'est un conte pour gosses ton truc ! railla aussitôt Xam. Je vais t'en dire une, moi, d'histoire, une vraie ! C'était deux jeunes filles très sages d'un petit village du coin qui accueillirent un jour un étranger qui disait qu'il était soldat...
- Arrête, Xam, intervint Hagnor, je la connais, cette histoire, et Mélito est sûrement trop jeune pour l'entendre. Je vais en raconter une, et puis nous irons tous dormir.
Il baissa un instant la tête pour regarder les longs rubans orange, rouge et or des flammes. La nuit était calme et silencieuse ; par intervalles, les nuages laissaient apparaître les quatre lunes qui luisaient doucement dans le ciel, avant de les recouvrir de leur masse sombre ; tout semblait tranquille. Mais ce n'était peut-être qu'une apparence. Les goules pouvaient très bien les épier dans le noir.
Hagnor leva les yeux vers Mélito, eut un sourire rassurant et commença à parler :
- "Il y a plusieurs siècles, toute cette terre était entièrement recouverte par les arbres, au temps de l'apogée des Quatre Royaumes, et le royaume Hemgo n'était pas le moindre des quatre. Son territoire allait jusqu'aux Monts d'Arva, et de la Mer Intérieure à la lisière de la Grande Sylve. Les Hemgos étaient d'ailleurs les alliés et les amis des Forestiers, les fiers habitants de la Sylve. En signe de cette amitié, on avait construit un palais à la limite même des arbres, où la famille royale elle-même avait ses quartiers d'été.
"Or, on raconte qu'à l'époque, le roi des Hemgos avaient trois filles, belles comme le jour et pures comme la source du Fidiar. Une après-midi d'été, elles jouaient à la balle dans le vaste parc de ce palais dont je viens de parler, vêtues de légères robes de soie blanche, agitant leur chevelure claire au vent, riant parmi les fleurs et les arbres. Mais la plus jeune des trois, qui était aussi la plus maladroite, perdit leur balle, une sphère toute d'or, une merveille fabriquée par l'un des plus habiles maîtres-orfèvres du royaume. La balle s'en fut rouler dans le parc, et disparut dans les fourrés, là où le jardin jouxtait la Sylve elle-même. Alors, à la recherche de leur jouet, les trois jeunes filles passèrent la lisière du bois, sans crainte des bêtes sauvages ni de l'obscurité de la sombre Sylve. Elles errèrent des heures sous les épaisses frondaisons, jusqu'à atteindre un recoin noir, des profondeurs inexplorées des bois, où même les Forestiers ne se rendaient jamais. Et là, si on croit la légende, elles trouvèrent un arbre immense, gigantesque, un arbre plus haut que les tours des palais humains. Et sous ses racines imposantes, il y avait une sorte de souterrain, et dans ce souterrain, une porte.
"Ce qu'il y avait derrière la porte, nul ne le sait. Aucune des trois princesses ne voulut le dire, mais à ce sujet, elles gardaient le silence en souriant mystérieusement. Ce que l'on sait, par contre, c'est que, quand on se fut aperçu de leur disparition, quand toute la maisonnée et les domestiques les eurent cherchées partout, en vain, quand la famille royale, au bord du désespoir, fit une dernière excursion vers la Sylve, on les vit soudain sortir toutes trois des bois, parfaitement indemnes, marchant tranquillement vers leur palais. L'aînée, au centre, tenait la balle d'or, et ses deux cadettes portaient des brassées de fleurs pourpres.
"Ces fleurs mystérieuses avaient des propriétés célestes que nul n'a pu énumérer en entier. On dit cependant que, quelque part sur les terres de ce qui fut le royaume Hemgo, il existe une cachette, un refuge, un jardin merveilleux où furent plantées ces fleurs pourpres cueillies au-delà de la porte. Depuis, les arbres ont été arrachés, la forêt rasée, et on n'a retrouvé aucune porte. Mais le jardin existe, quelque part."
- Et dans ce jardin, dit Hagnor en changeant soudain de ton, les Hemgos ont caché un objet, un objet que les Envahisseurs recherchent aujourd'hui à tout prix.
- Pardon ? murmura Mélito, qui commençait à s'assoupir doucement, emmitouflé dans ses couvertures.
- Non, rien, je parlais pour moi-même, répondit le maître. Tu as l'air fatigué, dis-moi... Il est temps de dormir. Xam, j'assurerai le premier tour de veille. Tu prendras la relève au milieu de la nuit.
- Et lui alors ? râla Xam.
- Les garçons de cet âge ont besoin de dormir, conclut Hagnor.