L'aventurier
- Il n'a rien, répondit le grand homme brun. Il est juste un peu sonné.
Mélito lui jeta un regard en coin. Après le départ de Nareliedh, cet étranger était la deuxième sensation de la matinée. Qui aurait pu croire que ce trentenaire au visage rectangulaire, avec ses petits yeux vifs et sa barbe de trois jours, vêtu d'un long manteau sombre aux larges poches, portant un bâton bizarrement sculpté et au sommet enveloppé dans un chiffon délavé, à la tête couverte d'une sorte de béret mou, à la mode des peuples du nord, était capable de repousser les goules ? C'était bien la première fois, d'ailleurs, que Mélito voyait ces créatures chassées par autre chose qu'un cristal protecteur. A propos de cristal, l'étranger ne semblait même pas en porter.
- Où va-t-on ? demanda l'homme.
- Je vous amène à l'auberge près d'ici, Chaga saura peut-être qui sont les parents du garçon.
- Chaga ? C'est ta mère ?
- Non, non, c'est une amie de mon maître... De mon ancien maître. Je n'ai pas de parents. C'est l'aubergiste, l'oncle de Chaga, qui me loge en attendant que je trouve un nouvel emploi.
- D'accord... Et tu te nommes ?
- Mélito. Et vous ?
- Je m'appelle Hagnor, Hagnor de la Nouvelle-Mykel, répondit l'étranger avec un sourire.
Quand Mélito et Hagnor entrèrent dans l'auberge avec le petit garçon inconscient, la surprise frappa même les ivrognes qui somnolaient au comptoir ; le garçon et l'étranger racontèrent vite ce qui s'était passé et, pendant que Chaga courait chercher la famille du garçon, on fit fête au providentiel arrivant, au héros repousseur de goules, au noble sauveur des enfants du pays ; la nouvelle circula aussitôt dans tout le quartier et les curieux accoururent en masse ; on lui offrit un grand verre de liqueur brune, et de la meilleure qualité, on le fit asseoir à une table, on se groupa autour de lui, on lui posait des questions dont on écoutait les réponses avec respect et admiration, religieusement.
- Mais comment, messire Hagnor (l'étranger sourit en entendant ce titre pompeux) avez-vous fait pour repousser les goules ?
Le grand homme brun dit d'un air mystérieux :
- Il existe... un ensemble de techniques que seuls peuvent pratiquer les initiés aux cultes demgaris... On les acquiert après un long entraînement et des exercices très difficiles et éprouvants... Mais pardonnez-moi, messieurs (il adressa un cordial signe de tête aux hommes de la compagnie), mesdames (il leur envoya un sourire resplendissant de charme, et certaines rougirent ou gloussèrent de plaisir), je ne peux vous en dire plus, car cela est réservé aux initiés.
- Mais pourquoi vous êtes en voyaze monzieur ? zézaya un enfant à côté de Mélito. Z'est danzereux en zette saison.
L'étranger répondit lentement, détachant tous les mots comme s'il alignait un par un une série de gâteaux épicés, tous plus piquants et savoureux les uns que les autres :
- C'est mon métier, car je suis un aventurier. Je parcours le monde au service de personnes de haut rang de tous les pays, ou de toute personne qui réclame mon aide... surtout au service de belles et douces dames comme celles qui sont autour de cette table.
Les femmes présentes furent immédiatement conquises ; les hommes - tout en s'inquiétant du comportement de leurs épouses - déclarèrent qu'Hagnor était un chic type ; Mélito, lui, buvait les paroles de l'étranger, ouvrait grand les yeux comme s'il était en train de contempler les personnes de haut rang ou les belles et douces dames de tous les pays, et rêvait d'aventure.
