19-3

« J'ai décidé, songeait résolument Mélito. C'est Hagnor que je dois aider ! »
C'était son rêve qui l'avait amené à cette conclusion : il fallait, comme l'avait suggéré Cylène, évacuer toute considération sur la personnalité de chacun des hommes, ôter tout préjugé, oublier le passé et se concentrer sur ce qui était en jeu maintenant. Quels étaient les projets de Gemar et quels étaient ceux d'Hagnor, en ce moment même ?
Gemar – abstraction faite des motifs de sa conduite – conduisait un homme capturé par traîtrise à une mort certaine. Hagnor – en passant l'éponge sur son caractère, son passé obscur et son intolérance – voulait détruire un objet dangereux pour sauver son pays d'une invasion sanglante. L'un voulait tuer, et l'autre sauver ! Le choix était vite fait.
Il fallait donc faire évader Hagnor, mais de préférence sans causer aucun tort au capitaine ni aux membres d'équipage, car ce serait une nouvelle trahison. Toki et Mélito devaient permettre au maître de s'échapper comme eux-mêmes avaient fui la prison de Kalgos, autant que possible : c'est-à-dire sans anicroche et sans danger pour personne. Simplement, il s'agissait cette fois non d'une banale cellule, mais de la cale d'un bateau, entouré de vagues comme d'autant de murs infranchissables. Après l'île d'Ostrie, plus d'escale avant le Continent Austral. Et si loin de la terre, on ne pouvait tenter aucune fuite ni espérer aucune aide extérieure. La meilleure solution, c'était donc d'attendre que le bateau atteigne les ports du Royaume Quared du Sud et de passer à l'action à ce moment-là. Telle fut la décision que prirent Toki et Mélito.
Le garçon brun voulut d'abord mettre au point un plan d'évasion, qui consistait à descendre dans la cale comme pour une visite normale, de détourner l'attention du membre d'équipage qui surveillerait l'entretien, de couper à ce moment les liens de Xam, puis de terrasser le marin, à trois contre un. On libérerait ensuite Hagnor, avant de sortir à toute vitesse de la cale et de profiter de l'effet de surprise pour voler une chaloupe. Mélito trouvait ce plan magnifiquement conçu ; mais Toki objecta paisiblement :
– Tu ferais mieux d'en parler à ton maître.
Le garçon brun accepta, mais ne savait pas comment le faire discrètement, avec le matelot qui surveillait tous ses faits et gestes durant les visites à Hagnor. Le septième jour du voyage, il finit par trouver une solution : il déchira une page blanche à son livre d'histoire des Quatre Royaumes et écrivit sur la feuille, avec un morceau de charbon, un message en grosses lettres qui résumait succinctement son plan. Puis lors d'une visite à son maître emprisonné, le garçon profita d'un très court moment d'inattention du gardien pour déposer le papier, déplié, sur les genoux d'Hagnor.
L'aventurier fut d'abord surpris ; puis tout en entretenant artificiellement la conversation, il parcourut le message des yeux. Aux premières lignes, son visage s'éclaira mais, plus il lisait, plus ses sourcils se fronçaient. Xam, à côté de lui, ouvrait de grands yeux, qu'elle posait tantôt sur Mélito, tantôt sur Hagnor.
– Est-ce que ça va ? demanda le garçon, faisant mine de s'enquérir de la santé de son maître.
L'aventurier resta muet un instant puis, désignant du menton un ballot de marchandises tout près de lui, dit d'un air distrait :
– Ceci m'inquiète. Ça ne tient pas. C'est sur un mauvais plan, pour l'équilibre.
Il se retourna soudain vers Mélito.
– Ce serait pourtant simple d'y remédier, déclara-t-il en fixant son jeune valet droit dans les yeux. Il suffirait d'un bâton, pour le caler. Juste le bon bâton.
Pendant ce temps, Xam, dans la pénombre, faisait de légers signes de tête au garçon et, en se déhanchant maladroitement, lui indiquait alternativement son flanc droit et son flanc gauche.
– Je vais voir ce qu'on peut faire, répondit Mélito.
L'adolescent n'était pas à moitié idiot : il avait bien compris que son plan n'allait pas. Ce refus le blessait, mais ce n'était pas sa fierté qui était en jeu. Alors, selon le maître, son discours caché et les signes de sa garde du corps, il fallait juste qu'on leur apporte le bâton sculpté de l'aventurier et les épées de Xam. Quoique Mélito ne vît pas bien en quoi cela pouvait suffire à réussir une évasion, il obéirait sans protester.
Seulement, tous ces objets se trouvaient dans la cabine du capitaine Gemar. Et Mélito ne savait pas exactement où le marin les avait cachés. Comment trouver l'occasion et le temps d'aller les y chercher ? Mélito eut cependant une idée, mais il préféra en discuter avec Toki. Le soir même, comme les nuages s'amoncelant annonçaient une pluie nocturne, et que les deux garçons tiraient leurs couchettes sous le rebord du toit de la fameuse cabine, l'adolescent brun chuchota à son ami :
– Hagnor refuse le plan. Il veut juste son bâton et les épées de Xam.
– Nous en parlerons plus tard, répondit Toki.
Une heure plus tard, après qu'ils eurent partagé, comme chaque soir, le repas de l'équipage, et se furent allongés côte à côte sur leurs paillasses respectives, Toki dit tout bas dans la nuit :
– Alors ton maître voudrait son bâton et les épées de la jeune femme ?
– Je crois que pour lui, ça suffirait à s'évader, murmura Mélito. Je pense qu'il veut tenter une attaque du bateau. Mais à deux ? Et puis, les épées, je peux comprendre, mais pourquoi le bâton ?... Ou alors, c'est un bâton magique ? Comme ceux qu'ont les Envahisseurs, à ce qu'on dit, et qui crachent du feu avec un bruit terrible ?
– Je ne crois pas, dit Toki. Je pense... J'imagine plutôt qu'il a besoin de cet objet pour contrôler les Ouranes.
– Contrôler les Ouranes ?... Les goules ?
Le garçon blond se tut un instant.
– C'est une hypothèse, finit-il par dire.
Un autre silence.
– De toute manière, s'il dit en avoir besoin, il faut le lui apporter, reprit le jeune homme.
– Mais ça et les épées de Xam, c'est là-dedans, répliqua Mélito à voix basse en touchant le mur extérieur de la cabine. C'est Gemar qui les garde.
– Alors il faut les lui reprendre.
– D'accord... d'accord, arrêta Mélito. J'ai une idée alors. Je vais te la dire, arrête-moi si c'est idiot ou si quelque chose ne marche pas. Depuis le début du voyage, tous les jours, le capitaine Gemar et le second, Yom-machin-chose, vont voir le marin qui tient le gouvernail du bateau, en début d'après-midi. Je crois qu'ils discutent du trajet et des manoeuvres à faire. Ils y passent au moins un bon quart d'heure. Et quand on est arrivé à l'île d'Ostrie, ils ont parlé une demi-heure pour calculer comment entrer dans le port et ce genre de choses. C'est possible que ce soit pareil lorsqu'on arrivera vers les côtes du Continent Austral.
– En effet.
– À ce moment-là, il y a personne dans la cabine, ni pas grand-monde devant, et le capitaine ne la ferme pas à clé. Donc on doit pouvoir entrer, chercher et reprendre le bâton et les épées. Ça peut prendre un certain temps, mais puisque Gemar sera occupé, ça devrait aller. Le problème, c'est qu'il faut que quelqu'un ramène le plus vite possible les objets à maître Hagnor, sinon Gemar va voir qu'ils ne sont plus là et tout découvrir.
– Le plus simple, ce serait que l'un d'entre nous se charge de récupérer les objets, puis que l'autre les amène sans tarder et sans se faire voir à ton maître.
– Oui.
Mélito s'arrêta pour réfléchir quelques instants.
– C'est moi qui irai chercher le bâton et les épées, décida-t-il enfin. Les porter, c'est le plus compliqué, il ne faut pas se faire voir alors que le bâton est grand et se remarque de loin. Et je pense... C'est toi qui saurais le mieux traverser le pont et descendre à la cale sans qu'on te voie. Et puis... reprit-il, Quand maître Hagnor et Xam auront leurs armes, ils vont foncer, et Xam, surtout Xam, risque de faire des blessés. Je veux aider mon maître, mais les marins ne m'ont rien fait de mal. Il faut quelqu'un pour les retenir, pour qu'il y ait le moins de victimes possible. Moi, je ne saurais pas faire ça. Mais toi, peut-être que toi, tu le peux.
– Je ferai de mon mieux, bien que ton maître soit plus puissant que moi, dit Toki.
Ce plan mis au point, ils n'eurent plus qu'à attendre. Trois longs jours passèrent, trois jours d'excitation, d'impatience et de crainte pour Mélito. Vingt fois il eut peur que tout ne soit découvert. Vingt fois il se rasséréna après des frayeurs terribles. Toki restait imperturbable.

# Postato sabato 31 ottobre 2009 06:35

19-4

Au dixième jour apparut la côte ocre du Continent Austral.
Depuis le navire, on n'en discernait qu'une suite de collines beiges et de taches grises et blanches, des villes et des villages, au-dessus des barres rouge sombre des falaises. Les bateaux se multipliaient à l'approche des rives : alors qu'en pleine mer il était rare de voir un mât, une voile à l'horizon, ici pullulaient les dhola, les lourds narsû de commerce, vaisseaux lents aux flancs renflés, et les fins kiffimir, navires de transport élancés et rapides comme des flèches ; vaisseaux de facture hemgo, bâtiments de la marine royale quared, navires varashans aux voiles triangulaires et aux mâts décorés de rubans, tous se massaient vers les ports du Royaume Quared du Sud, comme un essaim dont n'aperçoit d'abord qu'une abeille, avant de discerner sa masse tourbillonnante.
Mais Mélito n'avait pas le coeur à profiter du spectacle. Cette ligne ocre de terres rocheuses et ces vaisseaux foisonnants ne signifiaient pour lui qu'un chose : il était temps d'agir.
Avec quelle anxiété il attendit l'après-midi ! Il avait, le matin même, fait comprendre à Hagnor et à Xam qu'ils devaient se tenir prêts. Les heures passèrent à une lenteur éprouvante. Enfin le capitaine et son second quittèrent leur cabine pour discuter avec le pilote du vaisseau. Les deux garçons se faufilèrent alors vers la porte de la pièce.
Mélito s'avança, posa la main sur la porte de la poignée... « Je ressemble à un voleur », se dit-il, et ses doigts se mirent à trembler. Il hésita un instant, chuchotant à Toki :
– Tu crois qu'il vont nous voir ?
– Ils ne nous verront pas, repartit son ami dans son optimisme inexplicable.
– ...Attends-moi dehors, lui dit-il, et préviens-moi si quelqu'un approche... En frappant doucement à la porte, par exemple... J'y vais !
Mélito poussa alors le battant et franchit le seuil.
Depuis sa première visite, dix jours auparavant, l'intérieur de la cabine n'avait pas changé : toujours sombre, toujours encombré de son vaste placard, sa table, ses tabourets, ses lits. Le garçon faillit s'affoler lorsqu'il s'aperçut que, sans lampe ni rien pour éclairer la pièce, il devrait chercher à tâtons dans le noir... Cela prendrait du temps... Gemar pourrait revenir avant qu'il n'ait fini... Mais l'adolescent se reprit, se raidit contre l'angoisse. Où pouvaient se trouver ce bâton et ces épées ? Rangés dans la grande armoire, au fond, sûrement. Mélito l'ouvrit précautionneusement. À cinq lignes blanches reflétant la faible lumière, il devina que le placard contenait une demi-douzaine de rayonnages. Mais on ne pouvait voir ce qui s'y trouvait. Le garçon dut parcourir, lentement, un à un, les rayonnages du bout des doigts, rencontrant pots, vaisselle, boîtes et vêtements, ustensiles de toutes sortes, mais ni épées ni bâton. Il referma l'armoire et explora les coins ombreux de la chambre. Gemar ne revenait pas ? Pas de signe de Toki en tous cas. Soudain, au fond de la cabine, dans le coin gauche, Mélito sentit sous ses doigts un long morceau de bois sculpté, calé entre le placard et le mur ! Le bâton d'Hagnor ? Oui ? Mélito tâta la canne... Non ! Celle d'Hagnor avait l'extrémité enveloppée de tissu, et pas ce bâton-là ! Toki ne le prévenait pas ? Pas de bruit à la porte ? Toujours pas ? Le garçon se retourna ; il partait vers un autre côté de la pièce quand un rayon de soleil, à travers une des minces fenêtres, fit étinceler quelque chose à ses pieds. Comment ? Un objet brillant, là, par terre ? Mélito s'accroupit. Visiblement, cet objet se trouvait sous l'un des lits, celui appuyé contre la paroi de gauche. L'adolescent tendit le bras et rencontra une lame effilée de métal froid, à côté d'une deuxième : les épées de Xam. Une partie du travail était faite. Et Toki ? Pas de signal de Toki ? Mélito allongea le bras. Au fond, tout au fond, sous le lit, contre le mur, c'était là, quelque chose, en bois, oblong, sculpté, le sommet couvert de tissu, le bâton d'Hagnor !
Et soudain, trois coups secs retentirent à la porte.
Le signal ! Gemar revenait ! Plus de temps à perdre. Le garçon se coucha carrément à terre, saisit le bâton, l'extirpa à toute vitesse, le coeur battant, sans se soucier du bruit qu'il faisait, se redressa, bondit à la porte, l'ouvrit et jeta les objets dans les bras de Toki, en lançant :
– Va les porter à Hagnor ! Vite !
Le jeune homme blond partit aussitôt. Mais derrière lui, le capitaine Gemar arrivait à grands pas... Avec un peu de chance, il n'avait pas aperçu Toki, mais Mélito, haletant sur le seuil de la porte, lui, il l'avait vu ! L'homme marcha droit sur l'adolescent.
– Qu'est-ce que tu fais ici ? gronda Gemar.

# Postato sabato 07 novembre 2009 16:34

19-5

Le garçon réfléchit très vite. Si jamais il n'avait pas remarqué Toki, ce qui semblait être miraculeusement le cas, le capitaine pouvait encore à tout moment avoir un soupçon, décider de vérifier si rien ne manquait dans sa cabine, ou descendre à la cale voir les prisonniers. Il fallait le retenir ici, par n'importe quel moyen, le temps qu'Hagnor et Xam se libèrent.
– Je voulais vous voir, répondit alors Mélito, subitement.
Ses lèvres tremblèrent un instant – pourvu que Gemar ne remarque rien ! – puis il se lança comme on plonge dans le vide :
– Je voulais vous voir – parce que – quelle est cette histoire avec Hagnor – mon maître Hagnor – celle pour laquelle vous lui en voulez – avec votre femme – je veux le savoir, j'en ai le droit !
Sur le moment, ce n'était qu'un prétexte, bien sûr. Mais en l'invoquant, Mélito satisfaisait aussi un désir secret.
– Cela ne te regarde pas ! rétorqua Gemar, avant de se retourner en direction du pont. Mélito bondit aussitôt et l'attrapa par la manche : si le capitaine partait, s'il voyait Toki se faufiler dans la cale, tout était perdu !
– Non ! cria le garçon ; Gemar s'arrêta et lui jeta un regard sévère, que Mélito soutint tant bien que mal. J'ai le droit de savoir pourquoi vous lui en voulez ! Je... j'ai voyagé avec Hagnor depuis que j'ai quitté mon pays, alors si c'est un traître ou un meurtrier comme vous le dites, je dois savoir pourquoi ! Ou alors, reprit-il en risquant son va-tout, vous avez menti et c'est peut-être vous le traître !
La tirade eut l'effet escompté.
– Comment, s'emporta Gemar, tu oses dire ça ? Tu oses, sans savoir ! Eh bien viens, je vais te raconter ce qu'il a fait, moi, ton maître !
Le capitaine poussa brusquement le garçon dans la cabine et claque la porte derrière eux. Mélito eut tout juste le temps d'un coup d'oeil à l'extérieur : il ne vit pas Toki. Il pria de toutes ses forces pour que son ami réussisse.
– Assieds-toi au lieu de rester planté là, aboya Gemar.
L'adolescent obéit et prit un tabouret. L'homme ouvrit le placard du fond, sortit un verre et une jarre de liqueur, s'en versa une sacrée lampée et la but cul sec.
– Je ne t'en propose pas, grogna-t-il à l'adresse de Mélito.
Il s'assit à son tour et se resservit un verre. Une sorte de marmonnement inintelligible émanait de ses lèvres, sons sans suite, bribes de mots, puis quelques morceaux incompréhensibles et enfin une phrase culminant dans un cri :
– Ce n'est pas ma FAUTE !
Gemar se tut, comprimant les lèvres ; il serrait les poings à s'en émietter les doigts.
– Ça, il va falloir que tu le comprennes, jeune homme, dit-il abruptement à Mélito. Que ce n'est pas ma faute.
Le garçon fit oui de la tête avec docilité.
– Moi, je ne suis qu'un homme normal, poursuivit Gemar. Un fils de paysan, né à Yral, pas loin de la capitale du Royaume Demgari. À cette époque, les Envahisseurs n'existaient même pas ! Je sais que c'est dur à croire, mais ils n'étaient pas là ! Les Ouranes... ces êtres que tous ont nommés « goules » ensuite, j'avais quinze ou seize ans quand j'en ai vu pour la première fois. Au début on croyait que c'était des fantômes ou des démons. C'est pour ça qu'on les appelait « goules », comme une espèce de spectres des légendes. En réalité, tout est plus compliqué... Tout est toujours plus compliqué.
– Mais... quel rapport... intervint Mélito.
– Laisse-moi finir ! On ne t'a jamais appris à ne pas couper la parole des gens ? Je reprends ! À cette époque, j'étais un homme normal, un jeune de vingt ans quand a eu lieu l'Invasion. Ça a commencé par la découverte d'une ville immense, au bord de l'Océan Inexploré, dans une région quasi-déserte du royaume, en plein milieu du pays. Le roi Ordalier a aussitôt envoyé des troupes pour la soumettre, car c'était un affront à son trône. Mais c'est notre armée qui a été battue, et largement encore, puis une contre-attaque, foudroyante, le roi est mort et notre capitale a été rasée.
« À cette époque, j'étais guérisseur. Et j'étais fasciné par ces goules que tous craignaient. Oui, leurs victimes devenaient folles, mais il y avait tellement moins de victimes que d'Ouranes ! Alors j'en ai suivi et observé quelques-unes, et un jour, j'en ai entendu une parler.
– Parler ? C'est impossible ! réagit Mélito.
– Personne ne me croit quand je le dis... Pense ce que tu veux. Cet Ourane parlait, je le maintiens, il ne traversait pas les murs et on pouvait le toucher. Je l'ai capturé. J'ai fait sur lui une série d'expériences. Et j'ai mis au point ceci.
Il se leva, alla au fond de la pièce et en rapporta la longue canne sculptée cachée entre le placard et le mur du coin gauche. Le garçon reconnut l'objet qu'il avait touché dans le noir, mais s'écria pour donner le change :
– Le bâton de mon maître !
– Non, répliqua le capitaine. Celui-ci, c'est le mien.
Il le contempla avec un mélange de nostalgie et de dégoût.
– Depuis quinze ans, j'ai juré de ne plus utiliser cette chose, dit-il en le posant contre la table.
Le capitaine se rassit, ôta son béret, essuya la sueur sur son crâne chauve et avala une nouvelle gorgée de liqueur.
– J'étais un initié aux mystères demgaris, ces cultes religieux que l'on pratique dans le plus grand secret. Dans l'un d'eux, on utilise une langue sacrée au cours de la cérémonie. Je découvris qu'en prononçant avec force et fermeté certains mots de cette langue, en tenant à la main un échantillon de bois spécial, gravé de motifs destinés à amplifier la concentration, on pouvait contrôler les Ouranes ! C'est là leur grande faiblesse : quand ils nous attaquent, nous sommes à leur merci, mais avec les formules et l'équipement nécessaire, on peut les commander à notre guise ! Comme s'ils n'avaient plus de volonté.
« Mais avec l'Invasion, mon village a été menacé et je suis parti vers le nord, dans la ville d'Eja, agrandie et rebaptisée Nouvelle-Mykel par les rebelles et réfugiés demgaris qui y affluaient. Là, au lieu de panser les plaies et soigner les maux comme c'était mon travail, en tant que guérisseur, j'ai pratiqué l'art de faire obéir les goules. Je l'ai même enseigné à quelques jeunes idiots pleins d'enthousiasme. Au début il ne s'agissait que de les chasser... Mais le Conseil Royal des Résistants s'est intéressé à mon invention. Il en a vu l'aspect militaire aussitôt. Il m'a alors convoqué pour me demander d'accompagner les soldats, et de lâcher les goules sur les armées des Mages !
« Cette arme... Ça me terrifiait moi-même. Mais j'ai accepté, pour servir mon pays. Les Ouranes effrayaient les ennemis et pouvaient combattre la sorcellerie de nos ennemis. Sans compter tous les soldats rendus fous par les goules, sur mes ordres ! Plusieurs batailles ont été gagnées grâce à moi, et je n'en suis pas fier. Mais on m'en demandait de plus en plus. Tout seul, je ne pouvais plus, alors j'ai fait appel à mes deux meilleurs élèves : Keranim de Vicenggerid et Hagnor de la Nouvelle-Mykel. On s'est bientôt fait connaître chez les résistants, les Mages et même dans d'autres pays sous le nom des trois Invocateurs.
Il fit un pause, pendant que Mélito tendait l'oreille. Il lui semblait entendre une rumeur trouble venant de l'extérieur. Que se passait-il sur le Fend-les-Flots ? Est-ce que Toki avait réussi à libérer les prisonniers ? Ou le plan avait-il échoué ? Il fallait vraiment retenir Gemar, l'empêcher de faire attention aux bruits du dehors – et puis Mélito en apprenait tant sur le passé de son maître, des détails qu'il avait toujours ignorés... Il brûlait d'envie de savoir.

# Postato domenica 08 novembre 2009 05:39

19-6

– Continuez, pria-t-il Gemar.
– À ton service, gamin ! rétorqua le capitaine, que l'alcool rendait goguenard. À trente ans, j'étais guérisseur, Invocateur et enseignant, un homme riche et respecté, imbu de patriotisme jusqu'à la moelle des os, et croyant servir une cause ! Une cause ! Quel imbécile. Et alors ma femme... Mon épouse... Son nom était Vadiry de Mykel... Elle avait la santé fragile. Quelle ironie, femme de guérisseur et toujours malade ! Nous n'avions pas d'enfants. J'avais trente ans, donc, quand mon épouse contracta une maladie peu courante, très différente des fièvres et maladies habituelles, que je mis du temps à reconnaître. Un seul remède pouvait la guérir, composé d'herbes rares et difficiles à trouver. Mais alors... à peu près à la même époque... Hagnor, mon élève... il eut une idée que tous ont trouvée géniale...
Gemar se tut, comme épuisé, incapable de finir sa phrase. Cependant, dehors, le bruit s'intensifiait : cris de surprise, claquements de pas sur le pont, et même tintements d'acier étouffés par les parois de la cabine... Mais que se passait-il dehors ? On se battait, c'était certain ! Comment était-il possible que Gemar n'entende rien ? L'alcool, peut-être ? Il fallait absolument l'empêcher de dresser l'oreille, de sortir sur le pont, d'aider ses hommes, surtout qu'il avait son bâton d'Invocateur, là, à portée de main ! Une arme terrible, à portée de main ! Alors Mélito lui cria, pour couvrir les bruits extérieurs :
– CONTINUEZ !
– JE CONTINUE ! vociféra brutalement le capitaine. Ton maître, Hagnor de la nouvelle-Mykel, a eu un projet, une idée... C'est si terrifiant, je n'arrive même pas à le dire ! Penser que j'ai participé à ça ! Ça me ronge, tu sais ! Ça me tue ! Mais j'étais contre, je te dis, absolument contre, et il m'a forcé !
Il s'arrêta un instant.
Il pleurait.
Il mit du temps à se reprendre, à arrêter ses larmes, à s'essuyer les yeux avant de boire un nouveau verre de liqueur. Il tremblait, chancelait, comme une ruine prête à s'écrouler.
– Hagnor était le plus doué de mes élèves, continua-t-il péniblement, en frémissant de plus en plus. C'était un Invocateur aussi doué et même plus puissant que moi. Il disait qu'il ne fallait plus se contenter de repousser les armées des Envahisseurs, mais qu'on devait contre-attaquer. Pour sauver notre peuple. Il a convaincu Keranim... Mais moi, j'ai refusé ! insista Gemar avec force, pendant que ses bras étaient pris de tremblements convulsifs. Ils avaient besoin d'être au moins trois pour réussi, sans moi rien n'était possible. J'ai fui leur insistance, je suis parti chercher les herbes médicinales qui pourraient guérir ma femme. Je voulais l'emmener, mais elle était trop faible pour me suivre, je l'ai laissée sous la garde d'un parent. Mais quand je suis revenu à la Nouvelle-Mykel, mon épouse ne se trouvait plus là ! J'ai eu peur qu'elle soit morte, dit-il en bafouillant, haletant presque, mâchant ses mots, et ses coudes vacillaient sur la table, comme soutenant des bras trop lourds pour leur force. Je suis sorti, je l'ai cherchée dans toute la ville, j'ai appelé toutes mes connaissances à mon secours, et c'est alors qu'Hagnor est arrivé, il m'a ordonné d'obéir, d'exécuter ses ordres, de mettre à bien son projet abominable ! C'était lui, avec l'accord du Conseil Royal, qui avait transporté ma femme dans une geôle et la tenait prisonnière, en m'empêchant de la voir si je ne cédais pas à son chantage ! Et moi... gémit-il – il tremblait tellement, il allait tomber, il allait céder à ce poids – je savais qu'elle était très faible. Qu'elle allait mourir sans le remède que j'apportais. C'était une question de jours. Alors... oh, j'avais tort, je sais, mais j'ai cédé, par les dieux ! J'ai cédé à mon amour et à ma peur ; j'ai fait ce qu'ils me demandaient. Je l'ai fait, par Deleto ! J'ai suivi Hagnor et Keranim au sud, j'ai obéi à leurs ordres, puis, sans attendre, je suis reparti, j'ai chevauché, au grand galop pendant une semaine, à en crever mon cheval, j'ai foncé à la Nouvelle-Mykel. Trop tard ! Ma femme était morte !
Et il s'effondra, littéralement, sur la table, renversant la bouteille de liqueur qui tomba à terre et se brisa.
– Comment ? murmura Mélito, estomaqué.
Un instant, il oublia le bateau, le danger, l'évasion ; il oublia tout. Il laissa le silence s'installer dans la cabine, pendant que le bruit dehors se faisait vacarme, confusion sonore de voix et de cris. C'est que Mélito n'entendait plus rien. Plus rien, si ce n'est les battements de son coeur qui tintaient jusque dans ses tympans.
– Mais pourquoi ? s'écria-t-il. L'ordre qu'il vous a donné, qu'est-ce que c'était, qu'est-ce qu'Hagnor a fait ?
À ce moment, avant que Gemar n'ait relevé la tête pour répondre, la porte s'ouvrit.
Un homme surgit sur le seuil. Hagnor.
À côté de lui, Xam, épées au clair, et Toki un peu en retrait, étrangement pâle et chancelant. Le capitaine vit les trois arrivants, se leva, jeta un regard plein de stupeur et de rage sur Mélito, en sifflant :
– Traître !
Puis il s'écarta vivement de la table et, au mépris de son ancienne promesse, il saisit et brandit son bâton sculpté d'Invocateur. « Xam ! » cria juste Hagnor ; l'épéiste bondit dans un éclair blanc ; deux éclats d'acier, une traînée rouge, Gemar tomba à terre.
– Vite ! ordonna Hagnor ; il attrapa le bras de Mélito qui, hagard, fixait les yeux sur le corps inerte du capitaine du Fend-les-Flots. Le garçon se laissa entraîner sans résistance hors de la cabine, sur le pont dont il ne perçut qu'un entremêlement rougeâtre de corps et de cordes, puis sur une chaloupe jetée à la mer.
Enfin, un reflet de soleil sur l'eau lui frappa le visage. Mélito reprit conscience du monde qui l'entourait. Hagnor et Xam, sur un canot volé au Fend-les-Flots, ramaient, Toki était allongé, évanoui, le navire était déjà loin derrière, le rivage s'approchait devant. L'évasion était réussie.
Mais Mélito toucha son visage et s'aperçut que ses joues étaient couvertes de larmes. Des pleurs se déversaient sans discontinuer de ses yeux à son menton, sans qu'il ne sente rien.
« Par le grand Tripasso, s'écria-t-il en son âme, en se cachant le visage, est-ce que j'ai fait le mauvais choix ? »

# Postato mercoledì 11 novembre 2009 08:48

Pause

Avant de vous précipiter dans les affres du chapitre 20, je vous propose une rafraîchissante pause cocktail. Alors ça va ? Pas trop secoué par le voyage ? Un petit verre de jus de litchi ? non ? Bon alors je bois toute seule, slurp slurp, miam...

Bon, chers amis et lecteurs, une question cruciale me tourmente. Je me demande si poster l'intégralité de mon roman sur la toile ne serait pas dangereux : je n'ai pas été victime de plagiat jusqu'alors, mais il faut parer à toute éventualité. Et surtout, mettre tout mon texte à la disposition libre et gratuite du public, n'est-ce pas préjudiciable en vue d'une possible édition un jour quand je l'aurai fini dans cinquante ans ? Est-ce que, quand je vais arriver chez l'éditeur, on ne va pas me renvoyer sur les roses en disant : "Ma chère demoiselle, votre projet a déjà été publi via le Net, nous n'en avons pas l'exclusivité, alors c'est niet et cassez votre tirelire pour vous offrir une auto-édition si vraiment ça vous amuse" ?
Bref, hantée par ces problèmes primordiaux, je sollicite votre avis. Evidemment vous allez avoir envie de lire la suite, ce qui va fausser votre jugement. Mais je peux très bien ne poster qu'une partie de mon texte et envoyer le reste par mail à ceux qui en feront la demande, sous certaines conditions. Qu'en pensez-vous vous-mêmes ?

Sachez que si j'arrête la publication de mon roman sur ce blog, j'irai quand même jusqu'à la fin du chapitre 20, qui lèvera certains voiles (mais pas tous).
Bref, expliquez-moi ce que vous en pensez.

# Postato lunedì 16 novembre 2009 15:36

Modificato martedì 17 novembre 2009 04:17