C'était son rêve qui l'avait amené à cette conclusion : il fallait, comme l'avait suggéré Cylène, évacuer toute considération sur la personnalité de chacun des hommes, ôter tout préjugé, oublier le passé et se concentrer sur ce qui était en jeu maintenant. Quels étaient les projets de Gemar et quels étaient ceux d'Hagnor, en ce moment même ?
Gemar – abstraction faite des motifs de sa conduite – conduisait un homme capturé par traîtrise à une mort certaine. Hagnor – en passant l'éponge sur son caractère, son passé obscur et son intolérance – voulait détruire un objet dangereux pour sauver son pays d'une invasion sanglante. L'un voulait tuer, et l'autre sauver ! Le choix était vite fait.
Il fallait donc faire évader Hagnor, mais de préférence sans causer aucun tort au capitaine ni aux membres d'équipage, car ce serait une nouvelle trahison. Toki et Mélito devaient permettre au maître de s'échapper comme eux-mêmes avaient fui la prison de Kalgos, autant que possible : c'est-à-dire sans anicroche et sans danger pour personne. Simplement, il s'agissait cette fois non d'une banale cellule, mais de la cale d'un bateau, entouré de vagues comme d'autant de murs infranchissables. Après l'île d'Ostrie, plus d'escale avant le Continent Austral. Et si loin de la terre, on ne pouvait tenter aucune fuite ni espérer aucune aide extérieure. La meilleure solution, c'était donc d'attendre que le bateau atteigne les ports du Royaume Quared du Sud et de passer à l'action à ce moment-là. Telle fut la décision que prirent Toki et Mélito.
Le garçon brun voulut d'abord mettre au point un plan d'évasion, qui consistait à descendre dans la cale comme pour une visite normale, de détourner l'attention du membre d'équipage qui surveillerait l'entretien, de couper à ce moment les liens de Xam, puis de terrasser le marin, à trois contre un. On libérerait ensuite Hagnor, avant de sortir à toute vitesse de la cale et de profiter de l'effet de surprise pour voler une chaloupe. Mélito trouvait ce plan magnifiquement conçu ; mais Toki objecta paisiblement :
– Tu ferais mieux d'en parler à ton maître.
Le garçon brun accepta, mais ne savait pas comment le faire discrètement, avec le matelot qui surveillait tous ses faits et gestes durant les visites à Hagnor. Le septième jour du voyage, il finit par trouver une solution : il déchira une page blanche à son livre d'histoire des Quatre Royaumes et écrivit sur la feuille, avec un morceau de charbon, un message en grosses lettres qui résumait succinctement son plan. Puis lors d'une visite à son maître emprisonné, le garçon profita d'un très court moment d'inattention du gardien pour déposer le papier, déplié, sur les genoux d'Hagnor.
L'aventurier fut d'abord surpris ; puis tout en entretenant artificiellement la conversation, il parcourut le message des yeux. Aux premières lignes, son visage s'éclaira mais, plus il lisait, plus ses sourcils se fronçaient. Xam, à côté de lui, ouvrait de grands yeux, qu'elle posait tantôt sur Mélito, tantôt sur Hagnor.
– Est-ce que ça va ? demanda le garçon, faisant mine de s'enquérir de la santé de son maître.
L'aventurier resta muet un instant puis, désignant du menton un ballot de marchandises tout près de lui, dit d'un air distrait :
– Ceci m'inquiète. Ça ne tient pas. C'est sur un mauvais plan, pour l'équilibre.
Il se retourna soudain vers Mélito.
– Ce serait pourtant simple d'y remédier, déclara-t-il en fixant son jeune valet droit dans les yeux. Il suffirait d'un bâton, pour le caler. Juste le bon bâton.
Pendant ce temps, Xam, dans la pénombre, faisait de légers signes de tête au garçon et, en se déhanchant maladroitement, lui indiquait alternativement son flanc droit et son flanc gauche.
– Je vais voir ce qu'on peut faire, répondit Mélito.
L'adolescent n'était pas à moitié idiot : il avait bien compris que son plan n'allait pas. Ce refus le blessait, mais ce n'était pas sa fierté qui était en jeu. Alors, selon le maître, son discours caché et les signes de sa garde du corps, il fallait juste qu'on leur apporte le bâton sculpté de l'aventurier et les épées de Xam. Quoique Mélito ne vît pas bien en quoi cela pouvait suffire à réussir une évasion, il obéirait sans protester.
Seulement, tous ces objets se trouvaient dans la cabine du capitaine Gemar. Et Mélito ne savait pas exactement où le marin les avait cachés. Comment trouver l'occasion et le temps d'aller les y chercher ? Mélito eut cependant une idée, mais il préféra en discuter avec Toki. Le soir même, comme les nuages s'amoncelant annonçaient une pluie nocturne, et que les deux garçons tiraient leurs couchettes sous le rebord du toit de la fameuse cabine, l'adolescent brun chuchota à son ami :
– Hagnor refuse le plan. Il veut juste son bâton et les épées de Xam.
– Nous en parlerons plus tard, répondit Toki.
Une heure plus tard, après qu'ils eurent partagé, comme chaque soir, le repas de l'équipage, et se furent allongés côte à côte sur leurs paillasses respectives, Toki dit tout bas dans la nuit :
– Alors ton maître voudrait son bâton et les épées de la jeune femme ?
– Je crois que pour lui, ça suffirait à s'évader, murmura Mélito. Je pense qu'il veut tenter une attaque du bateau. Mais à deux ? Et puis, les épées, je peux comprendre, mais pourquoi le bâton ?... Ou alors, c'est un bâton magique ? Comme ceux qu'ont les Envahisseurs, à ce qu'on dit, et qui crachent du feu avec un bruit terrible ?
– Je ne crois pas, dit Toki. Je pense... J'imagine plutôt qu'il a besoin de cet objet pour contrôler les Ouranes.
– Contrôler les Ouranes ?... Les goules ?
Le garçon blond se tut un instant.
– C'est une hypothèse, finit-il par dire.
Un autre silence.
– De toute manière, s'il dit en avoir besoin, il faut le lui apporter, reprit le jeune homme.
– Mais ça et les épées de Xam, c'est là-dedans, répliqua Mélito à voix basse en touchant le mur extérieur de la cabine. C'est Gemar qui les garde.
– Alors il faut les lui reprendre.
– D'accord... d'accord, arrêta Mélito. J'ai une idée alors. Je vais te la dire, arrête-moi si c'est idiot ou si quelque chose ne marche pas. Depuis le début du voyage, tous les jours, le capitaine Gemar et le second, Yom-machin-chose, vont voir le marin qui tient le gouvernail du bateau, en début d'après-midi. Je crois qu'ils discutent du trajet et des manoeuvres à faire. Ils y passent au moins un bon quart d'heure. Et quand on est arrivé à l'île d'Ostrie, ils ont parlé une demi-heure pour calculer comment entrer dans le port et ce genre de choses. C'est possible que ce soit pareil lorsqu'on arrivera vers les côtes du Continent Austral.
– En effet.
– À ce moment-là, il y a personne dans la cabine, ni pas grand-monde devant, et le capitaine ne la ferme pas à clé. Donc on doit pouvoir entrer, chercher et reprendre le bâton et les épées. Ça peut prendre un certain temps, mais puisque Gemar sera occupé, ça devrait aller. Le problème, c'est qu'il faut que quelqu'un ramène le plus vite possible les objets à maître Hagnor, sinon Gemar va voir qu'ils ne sont plus là et tout découvrir.
– Le plus simple, ce serait que l'un d'entre nous se charge de récupérer les objets, puis que l'autre les amène sans tarder et sans se faire voir à ton maître.
– Oui.
Mélito s'arrêta pour réfléchir quelques instants.
– C'est moi qui irai chercher le bâton et les épées, décida-t-il enfin. Les porter, c'est le plus compliqué, il ne faut pas se faire voir alors que le bâton est grand et se remarque de loin. Et je pense... C'est toi qui saurais le mieux traverser le pont et descendre à la cale sans qu'on te voie. Et puis... reprit-il, Quand maître Hagnor et Xam auront leurs armes, ils vont foncer, et Xam, surtout Xam, risque de faire des blessés. Je veux aider mon maître, mais les marins ne m'ont rien fait de mal. Il faut quelqu'un pour les retenir, pour qu'il y ait le moins de victimes possible. Moi, je ne saurais pas faire ça. Mais toi, peut-être que toi, tu le peux.
– Je ferai de mon mieux, bien que ton maître soit plus puissant que moi, dit Toki.
Ce plan mis au point, ils n'eurent plus qu'à attendre. Trois longs jours passèrent, trois jours d'excitation, d'impatience et de crainte pour Mélito. Vingt fois il eut peur que tout ne soit découvert. Vingt fois il se rasséréna après des frayeurs terribles. Toki restait imperturbable.