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Chapitre 2
Une ville nostalgique

Mélito ferma l'atelier à clé derrière lui. A cette heure, la ville était presque déserte, et la grisaille de cette matinée d'hiver rendait plus ternes encore les bâtiments sans couleur ni lumière de Mid. Un vent glacé balayait la rue par rafales ; au-dessus des toits, comme insensibles à la violence des bourrasques, les goules planaient toujours. Peut-être attendaient-elles qu'un humain baisse sa garde pour fondre sur lui et l'attaquer. A cette pensée, le garçon effleura du bout des doigts le cristal protecteur qui pendait à son cou, pour se rassurer.
Les goules pouvaient avoir presque toutes les formes et toutes les tailles ; parfois, on ne voyait d'elles qu'un petit point trouble flottant dans l'air, parfois, au contraire, on discernait une immense masse translucide qui survolait les maisons ; beaucoup ressemblaient à des animaux, mais des animaux tordus, difformes, monstrueux, avec trop de bras, de têtes, de tentacules ; d'autres se présentaient sous l'aspect d'êtres humains, mais souvent trop grands ou trop petits, dotés d'ailes ou de griffes. Elles avaient toutes quelques points communs, cependant : déjà, leur apparence fantômatique, désincarnée, comme si leur corps était composé de fumée prête à se disperser au vent - sauf qu'elle ne se dispersait jamais - ensuite, ce fait incroyable, le pire de tous : on ne pouvait pas les tuer. C'était impossible. Nul être humain n'avait jamais causé la mort d'une goule.
Aucune d'entre elles ne touchait le sol. Elles voletaient au-dessus des toits, bien que certaines ne parussent avoir aucun organe permettant de voler. La gravité semblait tout simplement ne pas agir sur elles ; les goules se mouvaient dans l'air, seules ou en bandes, et de temps en temps, si on regardait ce qui leur tenait lieu de bouche, on avait l'impression qu'elles se parlaient. Mais ces créatures maléfiques ne faisaient jamais aucun bruit, jamais. Pas même un sifflement de vent quand elles se déplaçaient.
Mélito avait rencontré à quelques reprises des victimes des goules. Quand ces êtres attaquaient un humain, quand elles réussissaient à le prendre au piège malgré les cristaux protecteurs, il n'y avait rien à faire. Le malheureux pouvait crier, se débattre, ses mains traversaient le corps immatériel des goules, il pouvait s'enfuir, s'abriter chez lui, elles traversaient les murs ; et peu après, l'homme, vidé de toute sa raison, de tout son esprit, devenait fou, sans aucun espoir de guérison. A Mid, on parquait les victimes des goules dans une grande bâtisse sombre aux confins de la ville, où elles passaient misérablement le reste de leur vie.

# Posté le mercredi 16 janvier 2008 05:28

Modifié le dimanche 16 août 2009 08:05

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Pour se défendre de ces êtres, il n'y avait qu'un seul recours : les cristaux protecteurs. Des mineurs de ce qu'on applait l'Ancien Royaume les extrayaient de carrières au nord-ouest, dans les monts d'Arva. Il suffisait de les porter au cou, au bout d'une simple ficelle ou enchassés dans des bijoux précieux, peu importait ; ils offraient toujours la même protection - toujours très relative. On disait qu'un cristal protecteur repoussait les goules de son porteur à peu près trois fois sur cinq. Il était inutile d'en porter plusieurs à la fois, au contraire, leurs effets auraient eu tendance à s'annuler ; pour augmenter la protection, il valait mieux se déplacer en groupe dont chaque personne serait munie d'un seul cristal. Même ainsi, il pouvait toujours y avoir une défaillance. Mais c'était mieux que rien.
Tout à ces pensées, Mélito remontait les rues de Mid jusqu'à la Place Consacrée, là où se dressait le temple dédié aux Quatre Dieux Universels, ceux auxquels tous les peuples des deux continents (sauf les Envahisseurs, bien entendu) rendaient un culte. Le temple de Mid n'était pas grand, comme aucun des bâtiments de la ville, et à cette heure, seul un prêtre en costume blanc et rouge ouvrait les portes, avant de se mettre à prier pour que les divinités délivrent le monde des goules et des Envahisseurs. De cette Place Consacrée, exactement au centre de Mid, partaient quatre avenues vers les quatre points cardinaux, avec une statue de l'un des Dieux Universels à l'entrée de la rue. Où était déjà censée habiter l'amie de Nareliedh, cette Chaga dont maître Nareliedh lui avait donné l'adresse ? A l'Auberge de la Route du Nord, si la mémoire de Mélito était bonne.Le garçon emprunta donc la rue à sa droite, devant laquelle trônait l'effigie du dieu Falgor, le Flamboyant Maître des Chevaux. Le garçon n'eut pas à marcher bien longtemps pour apercevoir une bâtisse plutôt large, qui affichait sur sa façade, en grandes lettres noires et rondes : AUBERGE DE LA ROUTE DU NORD.
La salle commune de l'établissement était presque vide, à part deux ou trois piliers de taverne installés au comptoir, où un homme qui semblait être le patron de l'auberge les servait impassiblement. Au milieu de la salle, une jeune femme allait de table en table pour les épousseter. Mélito s'avança vers elle.
- Madame Chaga ? appela-t-il.
La jeune femme arrêta son travail et tourna la tête.
- Oui, c'est moi, que puis-je faire pour toi ?
- C'est mon maître... mon ancien maître, l'orfèvre Nareliedh, qui m'a dit de m'adresser à vous, dit le garçon. Il... est parti.
- Comment ça, parti ? s'étonna Chaga en fronçant les sourcils.

# Posté le jeudi 24 janvier 2008 10:10

Modifié le dimanche 16 août 2009 08:05

2-3

- Une femme en rouge est arrivée ce matin... Elle a parlé d'un jardin, et d'une promesse, puis ils ont joué à un jeu bizarre et le maître est parti avec elle.
Chaga se redressa et soupira.
- Après tout, dit-elle comme pour elle-même, il m'avait prévenue... il m'avait dit que quelqu'un pouvait venir le chercher et l'emmener, du jour au lendemain... Il avait même pris des dispositions pour tout me confier... Mais toi, mon garçon, qui es-tu ?
- Je suis... j'étais l'apprenti de maître Nareliedh, expliqua Mélito. Il m'a dit de vous donner les clés de l'atelier, que vous vous chargeriez de tout, et puis... Je n'ai pas de famille et mon maître m'a dit que vous pourriez m'héberger et me trouver du travail.
- En effet, ça peut se faire, dit la femme en prenant les clés dans la main du garçon, avant d'appeler fortement : Oncle Dam !
- Oui, Chaga ? répondit l'aubergiste du comptoir à l'autre bout de la salle.
- Il y a un moyen de loger ce petit ici ? La plupart des chambres sont vides en cette saison.
- Je ne logerai personne pour rien, rétorqua l'oncle. Il a de quoi payer ?
- Non, intervint le garçon en s'avançant vers le comptoir, mais je peux travailler pour compenser, si vous voulez.
- Oncle Dam, déclara sèchement Chaga, viens dans la cuisine, on va en discuter sérieusement.
Et elle alla prendre son oncle par le bras et l'entraîner hors de la salle commune.
Mélito resta seul, planté devant le comptoir, à côté d'un vieil ivrogne qui sirotait à grand bruit un verre de liqueur verte. A tout hasard, ne sachant pas si la discussion entre l'aubergiste et sa nièce allait tourner en sa faveur ou non, le garçon s'assit devant la longue table de bois luisant, où se dessinaient en cercles blancs les marques des verres d'alcool qu'on y avait posés au cours des années.
Le vieil ivrogne, à sa droite, regardait Mélito avec des yeux vitreux. Il avala une large rasade de liqueur, s'essuya la bouche, et éructa :
- Tu veux boire un coup, petit ?
- Non merci, monsieur, refusa poliment Mélito.
- T'as quel âge ? Dix ans ? T'es encore un gosse, toi, reprit-il avant même que Mélito n'ait pu répliquer qu'il en avait douze, pas un mois de moins. T'as pas connu la belle époque... L'époque où j'buvais pas, ha ha ha ! L'époque où le monde était encore normal... Où y'avait pas tous ces gens... à l'est... les Envahisseurs, les sorciers, avec leurs armes infernales qui brûlent à distance, et leurs pouvoirs démoniaques... Leur ville, là, aux Envahisseurs, c'est quoi déjà ? Che... Cheeberyo, c'est cha, la Ville Maudite, ouais, maudite ! Ben c'te ville ils l'ont volée aux Demgaris ! Tu sais, les Demgaris, tu vois ? Non ? Avant, tu sais, entre la Grande Sylve (elle descendait plus bas, hein, jusqu'ici) et l'Océan, c'était le Royaume Demgari, l'Ancien Royaume comme on dit aujourd'hui... C'tait le plus grand royaume du Continent Boréal ! Le dernier roi y ch'app'lait Ordalier. Mais v'là que les Envahisseurs, y sont arrivés d'nulle part, et paf pof, ils ont tout détruit, z'ont tué le roi, z'ont brûlé la capitale (ell's'appelait Mykel, la capitale) et tout volé le pays des Demgaris. Maint'ant là-bas c't'une pagaille pas possible, y'a les Mages, les résistants qu'ont créé une autre ville au nord qu's'appelle la Nouvelle-Mykel, des combats tous les jours, et les honnêtes gens qu'essaient d'viv'dans c'bazar et qui achètent pus rien... Au sud, ch'est pas la joie non pus. Avant qu'les Mages y z'arrivent, y'avait le royaume Quared jusqu'aux monts d'Arva, et plus à l'ouest, du fleuve Fidiar jusqu'à la Mer Intérieure, c'était les Hemgos les maîtres... Ce nom te dit rien, chuis sûr... Le Royaume Hemgo, c'était le deuxième plus beau. Les Hemgos, c'étaient des gens bien, cultivés et tout, et qui négociaient pas les prix qu'on leur d'mandait ça non ! Mais c'est fini tout ça. Pasque les Mages Envahisseurs sont arrivés, et pis les Parales, qui vivaient dans l'Ancien Royaume au bord de la côte, ils ont dû partir de chez eux, ils ont fait une armée, tout détruit sur leur passage et ils ont conquis les terres des Hemgos... Fichus Envahisseurs... ces Mages... c'est tout leur faute... Même les goules, c'est leur faute, j'en suis sûr... Avant ça marchait bien le commerce sur les deux continents... Chais c'que chdis, j'étais commerçant, moi... Mais les goules sont arrivées... Tiens... mon verre est vide...
- Tu discutes avec ce vieux poivrot, mon garçon ? dit l'aubergiste, qui venait de rentrer dans la salle commune.
- Quoi ? On n'a même pus l'droit d'parler aux gens ici ? protesta le buveur, soufflant au nez de Mélito des flots d'haleine avinée. J'parlais d'la belle époque, pas vrai, gamin ?
- Laisse-le tranquille, l'arrêta l'aubergiste. Tu as de la chance que je ne te chasse pas de mon auberge, avec ton ardoise qui s'allonge. Bien, continua-t-il en se tournant vers Mélito, tout est arrangé, jeune homme. Tu dormiras dans une chambre du haut, mais tu devras travailler en échange, jusqu'à ce que tu aies trouvé un autre emploi. Pour commencer, dit-il en lui fourrant dans les bras deux massifs seaux de bois, tu vas aller chercher de l'eau au puits qui est dans l'impasse, en haut de l'avenue, la deuxième à droite. Allez, dépêche-toi.
Mélito comprit qu'il valait mieux filer doux et obéit sans protester.

# Posté le vendredi 25 janvier 2008 05:51

Modifié le dimanche 16 août 2009 08:06

2-4

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Le garçon ressortit dans les rues froides, un seau dans chaque main, et se pressa vers le puits que l'aubergiste lui avait indiqué. Il se sentait observé, et suivi... Mais avec les goules qui planaient sans cesse dans l'air, qui les regardaient du coin de leurs yeux sans consistance, cette sensation finissait par être habituelle... Inutile de s'en soucier, il n'y avait qu'à espérer que son cristal le protégerait bien...
Le puits se trouvait juste devant Mélito, dans une petite cour à l'écart qui faisait face à une impasse où jouait un petit garçon solitaire. Mélito se hâta de prendre la corde, d'y attacher l'un de ses seaux, de le laisser rapidement descendre jusqu'à ce qu'il plonge dans l'eau et se remplisse, avant de remonter à la force de ses bras le récipient plein d'eau sombre...
Un cri retentit soudain. Un cri d'enfant.
Mélito envoya balader puits, corde, seaux et eau, et se mit à courir.Là, au fond de l'impasse d'en face, coincée contre un mur, un petit garçon hurlait. Deux goules tournoyaient cruellement autour de sa tête.
L'enfant geignait, battait des bras, mais ses doigts ne rencontraient que le vide.
- Allez vous-en ! se mit à crier Mélito, arrachant son cristal protecteur de son cou et le brandissant au-dessus de sa tête. Peut-être que s'il fonçait vers les goules avec le cristal, peut-être que s'il leur faisait peur... Si ces créatures pouvaient ressentir de la peur... Peut-être qu'elles s'enfuiraient...
Mais quelqu'un le devança.
L'adolescent se retrouva soudain face à un large dos d'adulte, et une voix masculine cria des mots étranges :
- Vêt farkadh !
Un long bâton sculpté fendit l'air, traversant le corps des goules, qui se figèrent, laissant choir leur victime.
Un homme se tenait devant elles, un homme d'une trentaine d'années, grand, avec de larges épaules, étrangement vêtu, mais l'air calme, résolu, qui bravait les créatures sans trembler.
L'homme tendit son bâton gravé de symboles vers les goules et prononça des mots mystérieux :
- Kenan Darsinkaor, vêt farkadh min cinem zekho akiryadh !
La phrase s'acheva dans un cri, et soudain les deux êtres maléfiques furent agités de tremblements convulsifs, ouvrirent leur bouche translucide comme pour gémir ; mais nul son ne sortit de leurs lèvres, et les goules s'enfuirent sans demander leur reste.
L'homme baissa lentement son bâton, s'assurant qu'elles ne reviendraient pas, et releva doucement le petit garçon. Puis il se tourna Mélito, qui était resté figé, un seau vide dans une main, son cristal protecteur dans l'autre. L'inconnu le regarda droit dans les yeux, ouvrit la bouche, l'air très sérieux, et déclara :
- Mon garçon, ton autre seau est en train de tomber dans le puits.

# Posté le mercredi 30 janvier 2008 04:52

Modifié le samedi 22 août 2009 04:15

Pause


Géographie du monde aux quatre lunes:
Le monde dans lequel se déroule cette histoire est une planète qui ressemble à la nôtre. Le ciel y est bleu comme chez nous, mais la nuit, quatre lunes illuminent le ciel.
On n'en connaît que deux continents, et encore très partiellement. Le premier est le Continent Boréal, l'autre le Continent Austral.
Les terres connues du Continent Boréal sont limitées au nord par une fôrêt que nul n'a jamais traversée en entier, la Grande Sylve. Des hommes y habitent : ils construisent des maisons dans les arbres, s'organisent par tribus et vivent de chasse et de cueillette. On les nomme les Forestiers.
Au sud-est de la Sylve, vivent les Défricheurs. Comme leur nom l'indique, ce peuple hétéroclite a conquis ses terres en coupant et rasant les arbres. Les Défricheurs parlent un peu de toutes les langues du nord, mais surtout le demgari et le paralien. Les villes des Défricheurs sont plus ou moins indépendantes, mais le plus importante est Sewar.
Au sud des Défricheurs, en descendant le grand fleuve Fidiar, se trouve le Royaume Quared du Nord, qui s'étend à l'ouest jusqu'aux monts d'Arva. Le Royaume Quared chevauche les deux continents, c'est pourquoi on appelle "du nord" sa partie boréale et "du sud" sa partie australe. Les habitants y parlent la langue quared, qui ressemble beaucoup aux langues du sud, et le demgari. La capitale du Nord est Xilim.
A l'ouest du Royaume Quared se trouve le Domaine des Parales. Les Parales sont un peuple côtier, habitant auparavant de l'autre côté des monts d'Arva, qui a conquis ces terres il y a peu sur les Hemgos. Conquis et conquérants cohabitent plus ou moins bien, et gardent chacun leur langue (hemgo et paralien). La capitale en est Kalgos.
A l'est du Royaume Quared et des monts d'Arva se trouve ce qu'on nomme l'Ancien Royaume. C'était auparavant le puissant Royaume Demgari, le plus fort à la guerre du continent. L'inexplicable invasion de Mages venus de nulle part a détruit leur puissance en ravageant Mykel, l'ancienne capitale. Au milieu de l'Ancien Royaume se situe Cheeberyo, la Ville Maudite des Mages. Des résistants ont édifié au nord-est la Nouvelle-Mykel, capitale symbolique.


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Pause

# Posté le mercredi 30 janvier 2008 05:24

Modifié le vendredi 08 février 2008 05:51