- Une femme en rouge est arrivée ce matin... Elle a parlé d'un jardin, et d'une promesse, puis ils ont joué à un jeu bizarre et le maître est parti avec elle.
Chaga se redressa et soupira.
- Après tout, dit-elle comme pour elle-même, il m'avait prévenue... il m'avait dit que quelqu'un pouvait venir le chercher et l'emmener, du jour au lendemain... Il avait même pris des dispositions pour tout me confier... Mais toi, mon garçon, qui es-tu ?
- Je suis... j'étais l'apprenti de maître Nareliedh, expliqua Mélito. Il m'a dit de vous donner les clés de l'atelier, que vous vous chargeriez de tout, et puis... Je n'ai pas de famille et mon maître m'a dit que vous pourriez m'héberger et me trouver du travail.
- En effet, ça peut se faire, dit la femme en prenant les clés dans la main du garçon, avant d'appeler fortement : Oncle Dam !
- Oui, Chaga ? répondit l'aubergiste du comptoir à l'autre bout de la salle.
- Il y a un moyen de loger ce petit ici ? La plupart des chambres sont vides en cette saison.
- Je ne logerai personne pour rien, rétorqua l'oncle. Il a de quoi payer ?
- Non, intervint le garçon en s'avançant vers le comptoir, mais je peux travailler pour compenser, si vous voulez.
- Oncle Dam, déclara sèchement Chaga, viens dans la cuisine, on va en discuter sérieusement.
Et elle alla prendre son oncle par le bras et l'entraîner hors de la salle commune.
Mélito resta seul, planté devant le comptoir, à côté d'un vieil ivrogne qui sirotait à grand bruit un verre de liqueur verte. A tout hasard, ne sachant pas si la discussion entre l'aubergiste et sa nièce allait tourner en sa faveur ou non, le garçon s'assit devant la longue table de bois luisant, où se dessinaient en cercles blancs les marques des verres d'alcool qu'on y avait posés au cours des années.
Le vieil ivrogne, à sa droite, regardait Mélito avec des yeux vitreux. Il avala une large rasade de liqueur, s'essuya la bouche, et éructa :
- Tu veux boire un coup, petit ?
- Non merci, monsieur, refusa poliment Mélito.
- T'as quel âge ? Dix ans ? T'es encore un gosse, toi, reprit-il avant même que Mélito n'ait pu répliquer qu'il en avait douze, pas un mois de moins. T'as pas connu la belle époque... L'époque où j'buvais pas, ha ha ha ! L'époque où le monde était encore normal... Où y'avait pas tous ces gens... à l'est... les Envahisseurs, les sorciers, avec leurs armes infernales qui brûlent à distance, et leurs pouvoirs démoniaques... Leur ville, là, aux Envahisseurs, c'est quoi déjà ? Che... Cheeberyo, c'est cha, la Ville Maudite, ouais, maudite ! Ben c'te ville ils l'ont volée aux Demgaris ! Tu sais, les Demgaris, tu vois ? Non ? Avant, tu sais, entre la Grande Sylve (elle descendait plus bas, hein, jusqu'ici) et l'Océan, c'était le Royaume Demgari, l'Ancien Royaume comme on dit aujourd'hui... C'tait le plus grand royaume du Continent Boréal ! Le dernier roi y ch'app'lait Ordalier. Mais v'là que les Envahisseurs, y sont arrivés d'nulle part, et paf pof, ils ont tout détruit, z'ont tué le roi, z'ont brûlé la capitale (ell's'appelait Mykel, la capitale) et tout volé le pays des Demgaris. Maint'ant là-bas c't'une pagaille pas possible, y'a les Mages, les résistants qu'ont créé une autre ville au nord qu's'appelle la Nouvelle-Mykel, des combats tous les jours, et les honnêtes gens qu'essaient d'viv'dans c'bazar et qui achètent pus rien... Au sud, ch'est pas la joie non pus. Avant qu'les Mages y z'arrivent, y'avait le royaume Quared jusqu'aux monts d'Arva, et plus à l'ouest, du fleuve Fidiar jusqu'à la Mer Intérieure, c'était les Hemgos les maîtres... Ce nom te dit rien, chuis sûr... Le Royaume Hemgo, c'était le deuxième plus beau. Les Hemgos, c'étaient des gens bien, cultivés et tout, et qui négociaient pas les prix qu'on leur d'mandait ça non ! Mais c'est fini tout ça. Pasque les Mages Envahisseurs sont arrivés, et pis les Parales, qui vivaient dans l'Ancien Royaume au bord de la côte, ils ont dû partir de chez eux, ils ont fait une armée, tout détruit sur leur passage et ils ont conquis les terres des Hemgos... Fichus Envahisseurs... ces Mages... c'est tout leur faute... Même les goules, c'est leur faute, j'en suis sûr... Avant ça marchait bien le commerce sur les deux continents... Chais c'que chdis, j'étais commerçant, moi... Mais les goules sont arrivées... Tiens... mon verre est vide...
- Tu discutes avec ce vieux poivrot, mon garçon ? dit l'aubergiste, qui venait de rentrer dans la salle commune.
- Quoi ? On n'a même pus l'droit d'parler aux gens ici ? protesta le buveur, soufflant au nez de Mélito des flots d'haleine avinée. J'parlais d'la belle époque, pas vrai, gamin ?
- Laisse-le tranquille, l'arrêta l'aubergiste. Tu as de la chance que je ne te chasse pas de mon auberge, avec ton ardoise qui s'allonge. Bien, continua-t-il en se tournant vers Mélito, tout est arrangé, jeune homme. Tu dormiras dans une chambre du haut, mais tu devras travailler en échange, jusqu'à ce que tu aies trouvé un autre emploi. Pour commencer, dit-il en lui fourrant dans les bras deux massifs seaux de bois, tu vas aller chercher de l'eau au puits qui est dans l'impasse, en haut de l'avenue, la deuxième à droite. Allez, dépêche-toi.
Mélito comprit qu'il valait mieux filer doux et obéit sans protester.