Chapitre 1 (fin)
De plus, la femme en rouge avait prononcé une phrase qui intriguait Mélito. "Les hommes de la côte ?" se répétait-il avec étonnement. La mer était bien à cent lieues de Mid. Il savait que son maître était un étranger. Un homme installé loin de son pays natal, c'était assez rare par les temps qui couraient, pour que toute la ville sache qui était ou n'était pas de la région. Mais Nareliedh n'avait jamais donné d'indications sur son origine. Viendrait-il du royaume des Parales, au bord de la Mer Intérieure ? Mais la femme avait parlé de Sebalith : un pays, sûrement, ou une ville. C'était bien la première fois que le garçon entendait ce nom.
Les joueurs se faisaient face, posant un pion après l'autre sur le plateau, selon un ordre et une logique qu'eux seuls semblaient percevoir. Mélito ne connaissait pas non plus ce "jeu du territoire". Il regardait sans comprendre son maître et l'inconnue s'affronter, sans savoir quoi faire, s'il devait reprendre le travail, s'il devait rester là pour voir qui serait vainqueur, quoiqu'il fût bien incapable de saisir le déroulement de ce jeu hermétique.
Une sorte de tension flottait dans l'air, une atmosphère pesante, toute entière dégagée par la femme en rouge, qui posait un à un ses pions avec une détermination sans égale. Mélito frissonnait quand il l'approchait. Instinctivement, il comprenait que l'enjeu de cette partie était très important, même s'il n'aurait pas su dire en quoi.
Mais il voyait le visage de son maître, l'orfèvre Nareliedh, d'abord calme et serein, se décomposer peu à peu, au fur et à mesure des coups, tandis que celui de la femme rayonnait de plus en plus : elle n'était que maîtrise, supériorité, triomphe ; et la tête de Nareliedh s'abaissait insensiblement, ses yeux scrutaient les pions, cherchant encore un moyen de les sortir des pièges que lui tendait son adversaire ; mais sur le plateau comme dans cet atelier, face à l'inconnue, il n'y avait pas d'issue.
L'orfèvre contempla les pions. Il semblait que les dieux avaient rendu leur verdict.
C'était fini.
Le maître se rendit, et murmura dans un soupir :
- J'abandonne. J'ai perdu.
- Bien ! coupa aussitôt la femme en se redressant d'un bond. Il est temps de tenir votre parole, Nareliedh. Prenez vos affaires, nous partons.
- Vous partez ? faillit s'étrangler Mélito. Je ne comprends pas. Vous n'allez pas partir comme ça... pour un pari, et... Vous partez, vraiment ?
L'orfèvre se leva lentement et jeta à son apprenti un regard désolé.
- Oui, mon garçon. Je dois m'en aller pour quelques mois au moins, peut-être un an, je ne sais pas. Je suis navré de te laisser tout seul, mais je n'ai pas le choix. Comme elle l'a dit, les hommes de la côte n'ont qu'une parole.
Il prit un sac de voyage et entra dans sa chambre pour le remplir de vêtements et d'autres affaires de voyage, suivi des yeux par la femme en rouge.
- Mais moi ? lui cria le garçon, estomaqué, à travers le mur. Qu'est-ce que je vais devenir ? Je n'aurai plus d'endroit où dormir, et qui va me nourrir ?
- Retourne chez tes parents, répliqua la femme d'une voix cinglante. Maître Nareliedh, nous n'avons pas de temps à perdre.
Mais Mélito n'avait pas de parents. Son père, sa mère et son grand frère étaient morts, dans une épidémie de fièvre qui avait frappé le Domaine des Défricheurs, cinq ans auparavant. Maître Nareliedh, qui venait alors d'arriver à Mid, l'avait recueilli et pris comme apprenti. Sans le maître, Mélito n'aurait été qu'un vagabond, mort de faim ou victime des goules. Nareliedh lui avait véritablement servi de père, et maintenant, il partait, il l'abandonnait sans raison.
Peut-être le garçon aurait-il dû pleurer. C'est ce qu'on fait dans ces cas-là. Mais ses yeux restaient secs : sa surprise était plus forte que son chagrin.
- Ne t'inquiète pas, mon garçon, le rassura l'orfèvre. Je reviendrai, enfin, je l'espère. En attendant, j'ai une amie en ville qui peut peut-être t'héberger. Elle s'appelle Chaga, elle habite à l'Auberge de la Route du Nord, tu vois où elle se trouve ? Va la voir de ma part. Elle te trouvera un toit et peut-être un nouveau travail.
- Mais vous, où vous allez ? Où vous partez en laissant l'atelier, et les cristaux... et moi ? s'écria le garçon.
Maître Nareliedh jeta un regard du coin de l'oeil à la femme en rouge, qui l'attendait impatiemment, bras croisés, yeux sévères.
- Ma destination... Cela n'a pas d'importance. Je te laisse entre les mains de Chaga, j'ai toute confiance en elle. En revanche, j'aimerais que tu fasses quelque chose pour moi, ajouta-t-il en appuyant bien chaque mot. Il y a un petit coffre dans ma chambre, en bas de la grande armoire. Dedans, il y a des objets importants... une commande... pour le Préfet de la ville de Sewar. Il faut que tu les prennes et que tu les gardes avec toi jusqu'au jour où tu en auras besoin. D'accord ?
- D'accord, fit Mélito interloqué.
Sa surprise redoublait. Une commande de Sewar ? L'adolescent était si stupéfait qu'il ne pouvait qu'obéir machinalement, sans protester, sans réfléchir.
- Je dois y aller, vraiment, je n'ai pas le choix. Je reviendrai dès que je le pourrai. Ne t'inquiète pas pour moi... Ferme l'atelier et donne les clés à Chaga, elle saura quoi en faire. Au revoir, mon garçon.
- Au revoir, eut juste le temps de répondre l'adolescent, avant que la femme en rouge ne saisisse son maître par le bras et ne l'entraîne hors de l'atelier, dans la rue.
Il y eut des hennissements de chevaux, le bruit de montures lancées au trot dans les rues pavées de Mid, et Mélito se retrouva seul dans ce qui avait été l'atelier de l'orfèvre Nareliedh. Seul. Tout s'était passé si vite. En un instant, l'orfèvre était parti, et la vie de Mélito en était bouleversée à jamais. La poussière tombait lentement sur les poinçons, l'or et les matières précieuses, sur les tables vides que le maître avait quittées.
Le garçon ne resta pas longtemps figé de surprise. Il ouvrit la porte de la chambre de Nareliedh et tira les battants de l'armoire, pour saisir le petit coffre dont le maître lui avait parlé. Celui-ci n'était pas fermé à clé ; Mélito souleva le couvercle : vide, en apparence. Mais quand l'adolescent, étonné, passa sa main au fond du coffre, le bois sembla céder sous ses doigts. Un double fond. Mélito ôta tout à fait la fine plaque de bois et découvrit, jaunie par son séjour prolongé dans le coffre, une enveloppe renflée, qui paraissait contenir plus que du papier.
Mélito la fourra dans sa poche. Bien entendu, la ville de Sewar était trop importante pour que son Préfet aille se faire faire des bijoux à Mid, simple bourgade. Il n'y avait jamais eu de commande de Sewar. Quoi que contienne cette enveloppe, maître Nareliedh venait de le confier à Mélito.